La prise de pouvoir

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Alors que les politiques semblent décrédibilisés tant ils sont soumis à la loupe hystérique du réseau, chacun de leurs actes étant analysés, décuplés, décortiqués, il pourrait sembler que ceci marque le retour du « peuple ». Celui-ci peut à nouveau s’exprimer haut et fort, multiplier les sources d’informations. Derrière le grand dérangement politique du réseau se cacherait la perspective avenir d’un pouvoir plus populaire, moins représentatif, plus direct.

S’il n’y a pas lieu ici de mettre à jour les fantasmes conceptuels d’une telle transparence et spontanéité de la souveraineté populaire, on peut s’interroger sur l’incroyable réversibilité de tous les signes dont nous disposons. Car on peu tout aussi bien interpréter l’incurie actuelle comme l’apparition de nouvelles structures, certes encore incertaines mais promettant tout du moins l’ouverture de possibles à construire, ou comme la radicalisation de la domination du capital.

Car le réseau Internet n’est pas constitué seulement de ses intervenants humains, il est aussi le fruit d’une certaine idéologie libertarienne et de structures ultracapitalistes. Des entreprises, telles que Google, semblent participer de la valorisation de nouvelles techniques qui sont autant d’outils de « libération » : open source, économie de la contribution, impression 3d, etc. Mais se pourrait-il que tous ces « outils » soient au service de la réalisation d’un projet de domination du capital sur le peuple dont l’une des étapes seraient l’élimination des représentants politiques? Parler d’un projet pourrait sembler excessif et laisser supposer qu’il y a là une intention globale. Si nous ne méconnaissons pas la diversité contradictoire des forces en présence, on peut souligner que Google a une véritable idéologie explicitement exprimée lors de différentes conférences de presse, et qu’en défendant l’autogestion populaire, il s’agit, par voie de conséquence, de réduire le pouvoir de la représentation politique.

Le plus important est de voir combien l’open source, l’économie de la contribution, l’impression 3d sont ambivalents et peuvent tout aussi bien s’intégrer au capitalisme le plus brutal ou à un projet de libération populaire. L’open source n’est-il pas un moyen pour certaines entreprises qui en font usage de diminuer le coût salarial et de défendre l’idée d’un travail « gratuit » parce que si passionnant, si collective et procédurale qu’on ne saurait demander quelque compensation que soit en échange? Et les sites de financement populaire (kickstarter) ne sont-ils pas une manière de libérer les capitalistes de la fonction même d’investissement, laissant celle-ci aux consommateurs. Ils n’auront plus qu’à récupérer le fruit de l’investissement du peuple qui est aussi une étude de marché à échelle réelle. L’impression 3d ne signifie-t-elle pas l’intériorisation des moyens de production au foyer, ce qui ne signifie aucunement l’appropriation de ces moyens, mais le contrôle toujours plus croissant et son intériorisation subjective?

Chaque signe chargé de révolution pourrait parfaitement s’adapter à la domination du capitalisme. Cette polysémie pourrait indiquer que la dialectique opposant la domination à la libération est devenue problématique et que peut-être chacune collabore avec l’autre pour, en poursuivant son discours propre, construire un horizon commun dont les singularités seront encore une fois exclues.