La prière

Depuis quelques mois circule un texte sur Facebook :

« Salut les amis — Je prends le train en marche… combattant ce changement d’algorithme de Facebook, parce que je me rends compte que je ne vois pas tellement de publications de mes amis. Voici comment éviter d’avoir des nouvelles que des 26 mêmes amis sur FB et personne d’autre. Cette publication explique pourquoi nous ne voyons pas toutes celles de nos amis. C’est marrant, je pensais que si je vous suivais sur Facebook, je verrais ce que vous postez. Plus maintenant…
Récemment, votre fil d’actualité ne montre que les publications des quelques mêmes personnes, 25 environ, toujours les mêmes, car Facebook a un nouvel algorithme…
Leur système choisit les gens qui vont lire vos publications. Cependant, j’aimerais choisir moi-même. Par conséquent, je vous demande une faveur — si vous êtes en train de lire ce message, laissez-moi un court commentaire, un « salut » ou un sticker, ce que vous voulez, ainsi vous apparaîtrez dans mon fil d’actualité, s’il vous plaît!
Autrement, Facebook choisit qui me montrer et je n’ai pas besoin de Facebook pour choisir mes amis. S’il vous plaît, copiez/collez cela sur votre mur et vous pourrez ainsi avoir plus d’interactions avec vos contacts et contourner le système. C’est ce pourquoi nous ne voyons pas toutes les publications de nos amis.
Passez votre curseur n’importe où sur ce post et l’option « copier » va s’afficher. Cliquez sur « copier ». Ensuite, allez sur votre page, commencez à rédiger une nouvelle publication et placez votre curseur n’importe où sur le carré blanc. L’option « coller » va surgir, cliquez donc dessus afin de coller votre texte. Merci à tous! »

Plusieurs années auparavant, il y a eu un autre message circulant sur ce réseau social :

« En date du 28 novembre 2014, en réponse aux nouvelles lignes directrices de Facebook et en vertu des articles L.111, 112 et 113 du code de la propriété intellectuelle, je déclare que mes droits sont attachés à toutes mes données personnelles, dessins, peintures, photos, textes, musiques, etc… publiés sur mon profil. Pour une utilisation commerciale de ce qui précède, mon consentement écrit est nécessaire en tout temps.
Ceux qui lisent ce texte peuvent faire un copier/coller sur leur mur Facebook. Cela leur permettra de se placer sous la protection du droit d’auteur. Par ce communiqué, je dis à Facebook qu’il est strictement interdit de divulguer, copier, distribuer, diffuser, ou de prendre toute autre action contre moi sur la base de ce profil et/ou de son contenu. Les actions mentionnées ci-dessus s’appliquent également aux employés, étudiants, agents et/ou tout autre personnel sous la direction de Facebook.
Le contenu de mon profil comporte des informations privées. La violation de ma vie privée est punie par la loi (UCC 1-308 1 – 308 1-103 et le Statut de Rome).
Facebook est désormais une entité de capital ouvert. Tous les membres sont invités à publier un avis de ce genre, ou si vous préférez, vous pouvez copier et coller cette version. Si vous n’avez pas publié cette déclaration au moins une fois, vous allez tacitement permettre l’utilisation d’éléments tels que vos photos ainsi que les informations contenues dans la mise à jour de profil. »

Ces deux textes ont quelques points communs. Ils s’adressent à Facebook, en tant qu’entité de type capitalistique ou algorithmique, et à une communauté supposée d’amis. La première est anonyme, la seconde indivualisée. Cette double adresse se divise entre une destination flottante et une destination précise. Elle est le symptôme de l’ambivalence de Facebook qui privatise les relations privées et on comprend par cette formule qu’il y a un double sens au mot privé : économique et sociologique. Ces deux sens s’opposent. On privatise la vie privée, on publicise la vie publique.On y prie pour l’intercession (afin de demander un bienfait pour quelqu’un ou soi-même), mais on pourrait aussi se confesser ou pour exprimer quelque gratitude.

Prenons le premier message. On y parle d’un mystérieux algorithme, et on voit l’influence du discours des sciences humaines dans les médias qui a attiré l’attention sur le fait que les lignes de programme ne sont pas neutres et du fait de leur automatisation, elles imposent certains choix. On évoque aussi un changement, une nouveauté qui viendrait transformer le status quo passé, autre traduction là encore du discours critique sur l’innovation qui explique que les choix parfois brutaux opérés par les acteurs du Web ne sont pas neutres et peuvent avoir des influences sociales qui ne sont pas débattues démocratiquement. On se réfère ensuite à la liberté de choix, c’est-à-dire à l’autonomie de chacun qui ne devrait pas être soumise à un système technologique et capitaliste. La liberté comme autonomie ou comme souveraineté (Derrida) est une problématique complexe dont nous pourrions problématiser la généalogie moderne à la suite de Kant. Puis vient l’adresse, pour ainsi dire une supplication qui transforme l’usage du réseau par lequel on n’exprime plus seulement une mémoire individuelle (voyages, enfants, nourritures, avis politique, énervements en tout genre, etc.) mais où on tente une destination collective. Remarquons toutefois que le destinateur reste central : c’est autour de lui que s’organiserait l’algorithme.

Il en va d’un nouveau style de prière divisé entre deux entités, l’une spirituelle (Facebook) l’autre matérielle (la communauté des amis). Cette prière supplicative s’adresse à la communauté afin de transformer la spiritualité et avoir un impact sur elle. Il s’agit bien d’une prière car si le style est à la première personne du singulier, et pourrait laisser croire en une expression personnelle et originale, il s’agit en fait d’un copier-coller, nouvelle modalité de lecture des Ecritures standardisée mais métabolisée par la communauté. Il y a là comme un renversement du théologique : ce qu’on adressait au divin, on l’adresse aux amis. Ces suppliques ne font bien sûr qu’instituer le pouvoir de Facebook et sont le signe de la façon dont le discours critique est intégré et utilisé par les entreprises privées.