La fêlure des données

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Nous observions « nos » données comme si nous envisagions nos existences à distance. C’était une façon de « se » voir comme si nous n’avions jamais existé. Nous appartenions au passé, au futur, mais pas à ce temps. Nous existions tout proche de nos signes qui devenaient même les supports de nos émotions et de nos relations. Puis, le temps passant, quelques minutes, des heures, des jours, parfois plus, nous revenions sur cette accumulation des données. Il y avait en elles quelque chose d’anonyme et en même temps de très personnel, de très lointain et de très proche, effleurant la peau dans l’étrangeté d’une autre peau : le corps et le langage, le langage et les signes, tous les signes.

Tout ceci avait été privatisé, nous donnions un peu de nos vies en échange d’espace partagé, le réseau, les uns à côté des autres, et il y avait là un affect si particulier et intense, si nouveau et profond de « se » voir ainsi anonyme coexistant aux autres, à ces inconnus perdus. Cette étrangeté rejoignait celle bien connue de la fêlure transcendantale, expérience des limites et de cette béance ouverte, à vif. Sans doute, elle ne lui était pas identique, mais parallèle, ne se touchant jamais mais se suivant de proche en proche.

Nous faisions face à ce mystère, jour après jour, consciemment, le plus souvent de façon inapparente. Chaque heure, les données s’accumulaient dans les bases, et de cette mémoire sans faille s’organisait l’oubli car nul ne pouvait les relire exhaustivement, seule une personne pouvait y accéder fragmentairement. Nous savions que nous n’avions pas accès au tout, même si le tout était bel et bien inscrit et en évolution permanente, repoussant ses limites, touchant à l’infini sans être lui-même infini. Il y avait de la surveillance et du contrôle, mais à un tel point d’incandescence qu’ils se déjouaient eux-mêmes et devenaient inopérants. Personne n’avait accès au tout, quelques machines analysaient les données, mais même après un premier tri, l’accumulation des données était encore trop grande pour un système nerveux.

Nous étions émus par ce dépassement de la raison calculatrice, par cette autre fêlure, celle de nos émotions arraisonnées.