Des fictions irrésolues

a367d54221a911e3bcc122000a1fa49d_7

Il m’a toujours semblé qu’il existait deux formes d’oeuvres. Les premières constituent des solutions parce qu’elles proposent des actes de synthèse. La synthèse comme décomposition du complexe en éléments simples et recomposition pour produire du simple composé (Descartes), a depuis longtemps semblé en Occident une façon de nous guérir.

Les secondes sont irrésolues, elles restent à même les flux complexes de l’existence, elles ne les réduisent pas, elles les suivent. Le caractère fini d’une oeuvre ne permettait que par des stratagèmes stylistiques de laisser l’ouverture de cette irrésolution (Pessoa, Godard et quelques autres). J’aimerais aborder le médium numérique comme la possibilité d’infinitudes qui sont structurellement irrésolues parce qu’il n’y a plus de correspondance entre le temps d’inscription par le prétendu auteur et le temps de lecture du spectateur : l’oeuvre continue à se produire, encore et encore selon les variables programmées en rapport avec des flux externes (par exemple le réseau qui est la surface d’inscription des multiplicités anonymes irrésolues). Le paradoxe de cette proposition réside sans doute dans le téléscopage entre le caractère mathématique de la programmation informatique et l’infinitude irrésolu du flux de l’existence. Toutefois ce paradoxe n’est aucunement une contradiction dans la mesure où la mathématique informatique n’est pas identique au projet de maîtrise de la mathématique classique. Il y a dans l’informatique un refus de l’idéalité et l’affirmation d’une performativité matérielle : on produit des résultats. L’informatique fait sortir la mathématique du projet platonicien (on pourrait d’ailleurs démontrer que la mathématique contemporaine sort également de ce projet par la théorie des ensembles).

L’une des formes dominantes dans notre esthétique contemporaine de la résolution et de la synthèse est sans doute le cinéma qui hante de part en part l’imaginaire de nos vies: les personnages poursuivent un cheminement traversé par des péripéties qui les mettent à distance de leurs objectifs, le cours de l’histoire avançant la distance entre le point où ils sont et le point où ils vont, diminue soit que le premier se modifie par rapport au second soit que le second se modifie par rapport au premier. Les personnages persistent ou acceptent le défaut d’existence. Le cinéma est irréaliste dans la mesure où il propose le plus souvent, à quelques exceptions près, des solutions existentielles. On retrouve là le schéma aristotélicien.

J’aimerais imaginer une fiction infinie ne cessant de se produire et n’offrant donc aucune fin, fut-ce à titre de possibilité. La seule fin n’est pas une fin, elle serait seulement le décrochage du spectateur qui couperait un moment le flux. La fiction pourrait bien continuer en l’absence de spectateur. Ces fictions seraient habitées de personnages sans guérison possible, donc sans situation amenant une résolution, mais poursuivant un flux existentiel. Le problème ne serait pas même posé comme problème, il resterait problématique : quel est le problème de ces personnages ? Il s’agirait donc de fictions organisées (parce que programmées) mais dont la variabilité, qui est l’expression visuelle des variables programmatiques, ouvrirait la contingence. Non pas le hasard, mais la contingence comme possibilité que ce qui arrive n’arrive pas, que le tout autre arrive, fut-de dans la répétition. La fiction ne cesserait de se reprendre. On passerait d’une épistémologie existentielle (comment se comporter par rapport à la vie) à une ontologie existentielle (comment la vie est).