Ininterrompue

Circulation (2010)

Mon  travail consiste pour une part à produire des flux ininterrompus. On pourrait contester l’accessibilité esthétique  même à de tels processus: comment le spectacteur pourrait-il expérimenter cette ininterruption puisque celle-ci dépasse par définition la durée de sa perception, de son attention et de son existence même? Mais ce serait croire là que la perception est pure et n’est pas liée à un autre niveau d’expertise, une causa mentalis, faisant que nos percepts sont toujours associés à divers degrés à des idées qui sont à même de situer un percept déterminé à un contexte. Je peux très bien percevoir que je ne perçois pas. Je peux très bien avoir conscience de ce qui dépasse ma perception et que cette conscience vienne la modifier. Ceci est dû au fait que la perception pure n’existe pas. Elle est toujours comme scindée, doublée, répétée (mais une première fois), elle se saisit et se dessaisit d’elle-même. La perception (se) perçoit. Elle est un dispositif.

Andy Warhol, Empire (1964)

Andy Warhol, Empire (1964)

Cette ininterruption est à mon sens novatrice dans le champ du numérique, parce qu’elle produit une scission dans la perception, non comme l’art conceptuel en séparant strictement le champ de la cause perceptive et de la cause mentale ou langagière, mais en réalisant matériellement ce qui appartenaient à ces deux dernières. Le dispositif artistique est effectivement en flux continuel. Cette continuité qui ne cesse jamais n’est pas l’objet d’une idée mais d’une perception, certes localisée à un moment de ce flux, en soustrayant une partie (la capture), mais qui définie un certain champ de saisie. C’est dire là que le flux dans son abondance même est dépendant d’un suspend, d’un arrêt, d’un tarissement si ce n’est qu’en terme de possibilité. Le flux est creusé par sa double négativité, le pas assez de la sécheresse, le trop du déluge.

L’ininterrompu en art ne relève pas d’un désir de dépassement de la finitude humaine. Il ne s’agit pas par là de créer des « oeuvres » éternelles survivants à l’existence finie de leur « créateur ». Il y  a sans doute plusieurs infinis, et certains d’entre eux ne doivent aucunement s’opposer à la finitude. Ils l’expriment, au sens que Deleuze donne à la notion d’expression (Spinoza et le problème de l’expression, 1969). Comment font-ils? Lorsqu’un infini  est dépendant d’une finitude, alors le premier exprime par retour la seconde qui est son point de départ et son point d’arrivée. Il y a transduction en boucle entre ces deux champs hétérogènes.

« La dérive numérique est toujours dans un état de non fini, parce qu’il y a toujours de nouveaux liens à établir, toujours plus de sites qui apparaissent, et ce qui a été catalogué par le passé risque d’avoir été redessiné au moment d’une nouvelle visite.  » (Lunenfeld, P. [1999] : The Digital Dialectic : New Essays on New Media, Massachussetts/London, MIT Press, p. 10).

L’ininterruption des flux numériques n’existe pas comme telle. Elle est toujours dépendante d’au moins deux pôles: un pôle technologique qui est un ensemble matériel et qui, on le sait, est fragile, incidenté, instable, amnésique, et un pôle perceptif qui est dans sa nature même fini parce que mortel et conscient de cette possibilité impossible de la mortalité. Nous devons définir plus précisément ce infini en le nommant, pour faire écho à la finitude, l’infinitude. Cette dernière n’est pas une quantité dépassant toute quantité, mais une polarité liée à d’autres polarités (le sujet percevant). L’infinitude n’est pas le prédicat d’un dispositif artistique mais est une détermination relationnelle dans laquelle les éléments de la relation ne préexistent pas à la relation. Ils ne sont pas dans une relation de détermination mais d’expression. L’infinitude n’est pas un infini clôt sur lui-même, un absolu (absolutum) délié, mais le mouvement même d’un infini qui se porte à la limite, un infini qui continu à s’infinir.