L’impensé de la technique dans le champ artistique

L’une des caractéristiques du champ de l’art contemporain institutionnel en France est sans doute sa réticence, si ce n’est sa défiance, envers la question de la technique contemporaine. Si cette attitude semble justifiée quand il s’agit d’avoir un point de vue critique sur l’innovation, elle devient plus contestable quand elle se fonde sur une ignorance revendiquée et apparait alors comme un point de vue réactionnaire. Si de surcroit la critique devient une attitude à priori et ne constitue pas un travail, alors elle s’identifie à l’ignorance qui méconnait la manière dont les cadres de la perception réflexive sont travaillés par la technique contemporaine.

Qu’il soit nécessaire de mener une déconstruction du régime instrumental de la technique et du discours naïf promettant une émancipation devenue solutionnisme simpliste, qui a pris la forme dans l’art dit numérique pendant des décennies d’une illusion de la relève de l’art contemporain, c’est devenu là un lieu commun. Qu’il soit possible de limiter la pensée à un point de vue critique dont on connait trop bien la réversibilité par rapport à ce qu’il croit dénoncer du dehors parce qu’il met en scène son extériorité sans jamais s’interroger sur sa métabolisation, c’est finalement passer à côté de notre époque, c’est-à-dire de l’Histoire, et faire le jeu d’un nouvel académisme.

Par exemple, il y a quelques amusements à observer les réactions lorsqu’on parle d’IA dans le champ de l’art contemporain, certains acteurs de ceux-ci reprenant souvent à leur compte les automatismes générés par les médias et réduisant ce type de démarches à n’être que la reproduction de la domination tant critiquée. Qu’il y ait un régime non instrumental de la technique, que la question de l’art puisse être précisément ce régime qui articule usage et simulacre comme l’a si bien écrit Klossowski, qu’il y ait quelques ambigüités entre la critique et ce qui est critiqué, entre l’art et la technique, c’est là une possibilité qui est simplement occultée, car elle ouvrirait le champ d’une connaissance sensible bouleversant notre monde, tant celui-ci est traversé par des appareils et des infrastructures techniques.

L’impensé technique est une des formes de l’anti-matérialisme et de l’absence de problématicité. Cet impensé en critiquant la technique sans la réfléchir, se soumet finalement au sens commun et à la domination elle-même. Considérer la technique du seul point de vue de son instrumentalité c’est s’empêcher d’ouvrir d’autres voies qui ne seraient pas critiques, mais révolutionnaires. De sorte qu’on peut penser que l’apriori envers la technique dont font preuve certains acteurs de l’art contemporain en fait les alliés objectifs de la conception instrumentale et anthropologique de la technique. Passer outre cette conception suppose d’abandonner l’enthousiasme comme la conjuration et d’expérimenter d’autres réflexivités matérielles dont les technologies sont les modes. La production artistique devient dès lors le lieu privilégié de cette expérimentation d’une autre technique et de l’autre de la technique.

One of the characteristics of the field of institutional contemporary art in France is undoubtedly its reticence, if not mistrust, towards the question of contemporary technique. If this attitude seems justified when it comes to having a critical point of view on innovation, it becomes more questionable when it is based on a claimed ignorance and then appears as a reactionary point of view. If, moreover, criticism becomes an a priori attitude and does not constitute a work, then it identifies with ignorance that misunderstands the way in which the frameworks of reflexive perception are worked by contemporary technique.

That it is necessary to carry out a deconstruction of the instrumental regime of technique and naive discourse promising an emancipation that has become simplistic solutionism, which for decades took the form in so-called digital art of an illusion of the new generation of contemporary art, has become a commonplace. That it is possible to limit thinking to a critical point of view whose reversibility we know all too well in relation to what it believes it denounces from the outside because it stages its exteriority without ever questioning its metabolism, is in the end to miss our era, that is to say History, and to play the game of a new academism.

For example, it is amusing to observe the reactions when we talk about AI in the field of contemporary art, as some of its actors often take over the automatisms generated by the media and reduce this type of approach to being nothing more than a reproduction of the much-criticized domination. That there is a non-instrumental regime of technique, that the question of art can be precisely this regime that articulates use and simulacrum, as Klossowski wrote so well, that there are some ambiguities between criticism and what is criticised, between art and technique, is a possibility that is simply concealed, because it would open up the field of a sensitive knowledge that would overturn our world, so much our world is traversed by technical devices and infrastructures.

The technical unthought is one of the forms of anti-materialism and the absence of problematicity. This unthinking, by criticizing technology without thinking about it, finally submits itself to common sense and to domination itself. To consider the technique from the sole point of view of its instrumentality is to prevent oneself from opening up other paths that would not be critical but revolutionary. In such a way, one can think that the apriori towards technique shown by some actors of contemporary art makes them objective allies of the instrumental and anthropological conception of technique. Going beyond this conception implies abandoning enthusiasm as well as conjuration and experimenting with other material reflexivities of which technology is the mode. Artistic production therefore becomes the privileged place for this experimentation with another technique and with the other of the technique.