Identitarisme et mondialisation

DSC04314-2

L’identitarisme s’est accru ces dernières années. Il prend des formes diverses et en apparence opposées. Certaines identités sont sexuelles d’autres religieuses, nationales, universalistes ou laïques. Au-delà de leurs différences, on ne peut que souligner une globalisation des revendications identitaires par exemple dans le champ de l’art contemporain.

Telle exposition s’intéresse au queer, à l’Islam ou aux Caraïbes. Que la localisation ait toujours été déterminante pour recontextualiser les créations artistiques cela ne fait aucun doute, mais ce qui importe est la généralisation de telles localités, non seulement dans le champ spatial, mais aussi politique, religieux et sexuel, précisément au moment où les frontières semblent être mises en cause par la mondialisation économique et culturelle.

Il y a quelque chose de paradoxal, par exemple dans le domaine sexuel, à faire des identités une typologie artistique. Chacun est alors renvoyé, explicitement ou implicitement, à sa prétendue identité sexuelle, identité qui rassemble elle-même des gens forts différents. La détermination sexuelle est alors considérée comme importante selon le raisonnement suivant : certains types sexuels ont été dominés, pour y résister il faut s’affirmer et être, comme on dit, fier. Bref, ne plus dissimuler discrètement l’objet de la discorde, mais le souligner afin de confronter la domination à son caractère arbitraire. Toutefois, la conséquence qu’on tire a des effets pervers. En effet, sans le vouloir, on confirme la domination parce qu’on accepte les catégories que celle-ci a érigées, même si on les fait passer d’une évaluation négative à positive. On a beau changer le contenu de la domination, celle-ci persiste parce qu’on a pas compris que son contenu réel est la catégorisation comme telle, non le contenu de cette catégorisation. Ainsi, on a beau troubler les identités, comme dans le cas du queer, on finit toujours par reconstituer une catégorie identitaire et par reconduire la domination.

La réponse face à cet identitarisme dont on craint certains effets ne peut être l’universalisme occidental, tant celui-ci a voilé, dans le contexte du colonialisme, une exploitation implicite (ceux qui appartiennent à l’universalité, ceux qui n’y appartiennent pas, l’universalité n’étant pas elle-même universelle, Balibar) et constitue aujourd’hui une force de répression. Cette réponse pourrait être l’anonymat, c’est-à-dire une indétermination fondamentale. Car ce qui présuppose toujours l’identitarisme c’est de savoir ce qu’il est, c’est la complète maîtrise de son identité et du rapport de soi à soi. En ce sens l’identitarisme est une conséquence logique du développement de la subjectivité conjointe à celle de la globalisation : l’idée d’un sujet souverain. Si l’identitarisme affirme son identité, c’est qu’il croit en avoir une.

Il s’agirait alors de renverser le rapport entre l’anonymat indéterminé et l’identité. Ce n’est pas le premier qui vient troubler après-coup le second qui en serait le fondement. Quand on est « paumé », on estime que quelque chose de construit s’est déconstruit et on cherche à rétablir l’équilibre antérieur. Mais si on pense au contraire que la structure primaire est l’anonymat et que secondairement l’identité tente de stabiliser un édifice qui semblait trop fragile en lui donnant un contenu identifiable, alors le schéma change du tout au tout. Il n’y a pas de naturalité de l’identité, elle est le fruit d’une construction. On comprend mieux aussi comment toute identité, aussi inévitable soit-elle, constitue une force de répression de l’anonymat parce que le fondement (infondable) de celui-ci est l’impulsionnel (Klossowski), c’est-à-dire la pulsion dans sa forme la plus indéterminée et fluide. Il est en ce sens absurde et contre-productif d’opposer à une identité dominante une autre identité, de faire front contre front. Il faut s’attaquer aux racines du problème, à son fondement qui est la catégorie même d’identité dont l’enjeu est de donner un objet à l’impulsionnel qui n’en a pas. L’identité c’est l’unité fictive du sujet qui lui permet de s’autofonder et d’oublier l’indéterminé qu’il est, qu’il n’est rien d’autre précisément que cette indétermination qui l’excède et le jette au dehors. Il faudrait parler d’indéterminable, l’indéterminé pouvant faire penser que la détermination viendra plus tard. Pour lutter activement contre les discriminations, il s’agit de développer la solidarité des anonymes, leur empathie indéterminée humaine et extrahumaine. Nous n’avons jamais rien ressenti d’autre que l’émotion de cette contingence d’être humain, vivant, matière, quelque part dans la nuit du cosmos.