Des hyperobjets aux infraobjets

Le concept d’hyperobjet développé par Timothy Morton permettait d’aborder des phénomènes paradoxaux dont la grande ampleur avait pour conséquence une difficulté à les percevoir et à les appréhender. En particulier, l’anthropocène était formé d’un tableau composite d’informations qu’il était difficile de synthétiser. L’intuition, en tant que perception, passait directement à la raison sans la médiation de l’entendement, ce qui pouvait expliquer le paradoxe de phénomènes omniprésents et pourtant qui restaient abstraits et donc qui, ne semblant pas affecter directement l’existence des individus, ne provoquaient pas des actes. Notre colère a grandi au fil des années de voir des phénomènes décorrélés des actions formant l’image d’un monde scindé entre ce que nous savions et ce que nous faissions.

Le COVID-19 renverse le problème de l’hyperobjet, car il est un infraobjet, en deçà du visible, mais qui, pour sa part, entraine des actes très rapides et à très grande échelle, quelque soit les critiques que l’on peut porter envers ces actes. C’est sans doute qu’à la différence de l’anthropocène, le COVID-19 affecte indissociablement les finitudes individuelles et de l’espèce : depuis son apparition, nous ne cessons d’imaginer la fragilité de notre espèce qui pourrait disparaitre en totalité. La relation entre finitude individuelle et finitude de l’espèce s’incarne dans l’épidémie et le passage du virus d’un corps à un autre corps. Si les hyperobjets ne provoquaient aucune réaction, les infraobjets sont très réactifs et le COVID-19 met en place un autre phénomène paradoxal et une autre scission : nos sociétés si développées et si consuméristes sont incapables de garantir la survie des individus. Et dès lors, la plupart de l’activité économique semble d’une inutilité tragicomique. Pourquoi produire tant de biens inutiles si nous sommes incapables de produire des morceaux de tissu pour nous protéger ? Si nos sociétés sont d’une grande efficacité quand tout se passe bien, elles sont d’une précarité immense au moindre grain de sable et sont incapables de s’adapter au même rythme que la situation.

L’infraobjet a une causalité invisible qui n’est connaissable que conceptuellement par la science, en particulier sous la forme de courbes et de statistiques, mais ses conséquences, la mortalité, sont très visibles. L’expérience d’un infraobjet ressemble à l’hyperobjet, partout et nulle part, mais cette localisation n’est pas à grande échelle, elle est à une échelle minuscule : l’empreinte d’un doigt, un morceau de plastique, un aliment, une respiration, un souffle. L’infraobjet est le souffle (pneuma) de l’hyperobjet, car nous devons considérer que les deux sont liés par une relation de causalité. L’infraobjet est le symptôme de l’hyperobjet puisque dans le cas du COVID-19, il est sans doute la conséquence de la mondialisation et que celui-ci est une des conditions de l’anthropocène. L’infraobjet produit des conséquences d’une ampleur qu’on espérait des hyperobjets. La relation entre infra et hyperobjet donne à l’infrastructure matérielle un rôle prépondérant : voies d’accès et de passage, organisation des flux de toutes les sortes, déplacement des individus, routes, câbles, etc. Ce n’est donc sans doute pas le fait du hasard si l’une des infrastructures essentielles notre époque en tant qu’elle porte l’existencialité, c’est-à-dire le Web, semble devenir l’instrument de la résilience.