L’humanisme hors de soi

LAURA
Faster and faster. For a long time you wouldn’t feel anything.
Then you would burst into fire… forever.

La volonté de survie de l’espèce humaine dans le contexte actuel, dont l’effondrisme tout autant que le fait de prendre soin d’un monde abimé sont les expressions privilégiées, si elle est fort compréhensible individuellement, me semble porter des conséquences qu’il faut savoir mesurer.

En effet, les conditions du vivant sur cette planète semblent subir de profondes modifications ouvrant la possibilité d’une extinction prochaine. Celle-ci a comme caractéristique apparente d’être le fruit de notre activité de production et de consommation. Cette causalité entraine un sentiment ambivalent : un mélange de culpabilité et de volonté de résoudre le problème, puisque finalement nous en serions responsables et que ce dont nous souffrons et ce dont nous faisons souffrir les autres vivants, nous en serions la cause et nous serions les seuls à même de pouvoir remonter et défaire le fil de cette causalité. Ce mélange produit, après un certain laps de temps d’observation du monde humain tel qu’il va, l’impression d’appuyer sur l’accélérateur juste avant l’accident, c’est-à-dire d’être maudit.

La réduction des hyperobjets à leur dimension psychologique par la critique du pessimisme qui aurait pour conséquence l’inaction du « à quoi bon », apparait comme une stratégie pour les ramener encore à l’anthropocentrisme.

La critique de l’anthropocentrisme et de l’anthropomorphisme n’est pas un mot d’ordre de l’époque, un effet de mode, mais constitue bel et bien une dimension nécessaire à la compréhension du contexte actuel. Car c’est bien dans le fait de considérer toute chose selon une dimension humaine et à partir de cette dimension, c’est bien cette réduction de perspective qui est aussi ontologique, qui induit un usage de la technique comme façon de ramener ce qui est (la multiplicité irréductible des étants, vivants et choses) à une seule et même chose (l’humain considéré également selon une unité qui n’est pas sans conséquence sur la multiplicité irréductible des êtres humains).

Dès lors, l’appel à la survie de l’espèce humaine, sous ses dehors sympathiques, porte en lui un arraisonnement destructif transformant la Terre en monde exploitable. Pour mieux comprendre la critique que nous portons à cette exceptionnalisme de l’être humain, qui en son fond est théologique, on peut le comparer au sentiment de finitude individuelle. Car qu’est-ce qui est plus morbide et immature qu’un être humain n’acceptant pas sa mort ? Et en quoi cette acceptation le mènerait à ne pas profiter de son existence ? Ce que nous sommes parvenus à faire à un niveau individuel, nous devons le réaliser pour l’espèce que nous sommes : le pessimisme n’est pas celui qu’on croit.

Cette acceptation de la finitude généralisée (par laquelle il faudrait sans doute repenser avec précaution la notion de sacrifice) doit nous mener à repenser l’extinction et l’hylémorphisme, c’est-à-dire la relation entre forme et matière. La première ne doit pas être seulement considérée comme ne pouvait être que le fruit de notre activité et il faudrait mener en ce domaine une sévère déconstruction du concept d’anthropocène qui continue à opérer, coute que coute, une réduction de l’ontologie à l’anthropologie puisque cette époque de la Terre se résumerait à n’être que le fruit de la causalité humaine. Il ne s’agit aucunement de nier les conséquences de l’industrialisation et du monde affectif qui est apparu avec elle, mais seulement de ne pas ramener toute perspective d’annihilation à l’être humain.

Pour le second, j’aimerais distinguer un humanisme identitaire et hégémonique où l’être humain est envisagé comme un concept, comme une entité exceptionnelle (exceptionnalité autoaccordée parfois par le détour du divin), comme une matière et une forme déterminées. Cette identitarisme anthropologique a été la justification de tous les massacres de certains humains envers d’autres vivants et d’autres entités, dont certaines étaient humaines.

Il y a un humanisme a-identitaire, qu’on aimerait nommer trans si ce mot n’était déjà utilisé par le transhumanisme, et qui fait vriller l’hylémorphisme de notre espèce, c’est-à-dire l’accord d’une matière et d’une forme. Ce second humanisme n’est pas humain, car il perçoit le cri d’une autre matière dans sa forme, d’une matière qui était avant lui, avant sa formation, et qui sera après lui, de sorte que le « lui », le « elle » ne sont pas, l’être n’est que le changement de forme. Cette matière est métamorphose, car ce n’est pas la forme qui change, la forme n’est qu’une stase de la métamorphose.

Ce second humanisme n’est pas un concept, mais une émotion, l’émotion de ne pas être soi, de ne pas être à soi, de ne pas s’appartenir et donc, en retour, de ne pas pouvoir s’approprier les autres étants. Cette émotion est le vif de l’anonyme, au plus profond de soi, le sans soi. Il ne relève d’aucune généralité conceptuelle, mais d’une désappropriation radicale en phase avec les flux métamorphiques. Au cœur de cette ahumanité, l’espèce humaine a bien sa place, mais ni plus ni moins que toutes les autres entités, organiques et inorganiques, vivantes et mortes, car dans la métamorphose il n’y a pas plus de différence entre les uns et les autres. L’exceptionnalisme humain, sépare les vivants que nous sommes de toutes les autres choses par absolu, par déliaison, et comme cette séparation n’existe pas, nous l’opérons, nous la forçons, nous la réalisons techniquement coute que coute, en consumant la Terre. Ceci explique l’ambivalence de la survie anthropocentrique, car tout se passe comme si notre espèce ne pouvait, au sein d’une histoire et d’un contexte déterminés, devenir elle-même, c’est-à-dire aller de soi à soi, qu’en opérant une sécession ontologique, le prix de celle-ci fut-elle le « propre » de sa survie. La survie est sans propre, elle ne se ramène pas à soi par soi, mais par l’autre, c’est-à-dire par la multiplicité qui en fin de compte est le change de sa métamorphose.