Flux et fluidité
Une erreur fréquente consiste à confondre flux et fluidité et à associer ainsi le sens actuel de ces mots en faisant des flux quelque chose s’écoulant sans cesse de façon indifférenciée. Or, comme le prouve une analyse historique approfondie du concept de flux, celui-ci n’est pas fluide, en tout cas il ne se réduit pas à un simple écoulement. Il y a en lui de l’arrêt, du barrage, des tumultes et de la sécheresse. Si la fluidité apparaît comme une manière de se comporter homogène (on parle en gestion de projet de fluidité pour désigner un projet se déroulant sans accroc), les flux sont profondément singuliers et hétérogènes, tumultueux et imprévisibles, et pour tout dire inquiétants tant ils peuvent nous submerger et nous emporter.
Cette distinction entre flux et fluidité : ne touche-t-elle pas à quelque chose d’essentiel dans notre rapport au monde contemporain ? Sous l’apparente synonymie de ces termes se dissimule une tension fondamentale, une opposition paradigmatique qui traverse les champs du savoir et de l’expérience. D’un côté, la fluidité comme idéal de circulation sans entrave, comme modèle d’une modernité liquide où tout glisse sans résistance ; de l’autre, les flux comme réalité irréductible d’une matière vivante, chaotique, qui déborde constamment les cadres que nous tentons de lui imposer. Cette tension n’est pas simplement sémantique : elle engage notre manière même de concevoir le temps, l’espace, le mouvement, la relation entre ordre et désordre, entre contrôle et contingence.
Car la fluidité s’inscrit fondamentalement dans un paradigme du contrôle : elle désigne cette qualité idéale d’un système où les frottements seraient minimisés, où les obstacles seraient levés, où la circulation s’effectuerait selon un plan préétabli. L’eau qui s’écoule dans un tuyau bien dimensionné, le trafic qui se déploie harmonieusement sur une autoroute intelligente, les données qui transitent sans latence à travers les réseaux numériques : autant d’images idéalisées d’une circulation maîtrisée, prévisible, optimisée. La fluidité apparaît ainsi comme l’utopie gestionnaire par excellence, le rêve d’ingénieur d’un monde où tout ce qui est solide se dissoudrait non pas dans l’air, comme le craignait Marx, mais dans une liquidité parfaitement canalisée, mesurée, exploitable.
On peut alors penser que le fait de privilégier actuellement le concept de fluidité est une façon de réduire des formes plus inquiétantes d’écoulement et constitue le symptôme d’une emprise du flux intégral, c’est-à-dire de la captation et du décodage des flux par le capital. La fluidité désigne le bon déroulement d’un usage instrumental des ressources disponibles (sous la main). C’est aussi la raison pour laquelle, à mes yeux, les discours de la fluidité sont souvent complices de projets de contrôle.
Cette complicité entre l’idéologie de la fluidité et les dispositifs contemporains de contrôle mérite d’être interrogée plus avant. Car qu’est-ce que le capitalisme néolibéral sinon une gigantesque entreprise de fluidification ? Fluidification des échanges commerciaux par l’abolition des barrières douanières, fluidification du marché du travail par la suppression des protections sociales, fluidification de la production par l’optimisation logistique du juste-à-temps, fluidification de la consommation par la dématérialisation des moyens de paiement. Partout s’impose le même impératif : faire circuler toujours plus vite, toujours plus loin, avec toujours moins d’entraves. L’éloge de la fluidité masque ainsi une violence fondamentale : celle d’un système qui ne tolère aucune résistance, aucune friction, aucune forme d’inertie ou de stabilité.
L’imaginaire technologique contemporain est profondément imprégné de cette utopie de la fluidité parfaite : interfaces “intuitives” qui anticipent nos désirs, assistants vocaux qui répondent instantanément à nos requêtes, plateformes qui nous connectent sans effort à une infinité de services. Ces dispositifs nous promettent l’abolition de toute médiation, de toute rupture, de tout temps mort. Ils nous font miroiter un monde où tout serait immédiatement disponible, accessible, consommable – un monde d’immanence pure où le désir et sa satisfaction ne feraient plus qu’un. Mais cette utopie fluide n’est-elle pas, en définitive, le masque souriant d’un cauchemar de contrôle absolu, d’une capture totale de notre attention, de nos affects, de nos pulsions ?
Flux et fluidité ne sont que superficiellement proches. Dès que nous entrons dans une analyse approfondie de ces concepts, nous apercevons entre eux une véritable opposition. La fluidité est une manière de décrire le devenir des choses selon la prévisibilité : une chose est fluide quand elle est continue, quand elle se déroule selon le plan prévu. Pour leur part, les flux ne sont pas simplement une description et une manière d’être des phénomènes. Ils sont imprévisibles, peu descriptibles, ils défient les explications parce qu’ils révèlent le privilège du possible sur le virtuel, de la contingence sur la causalité. Ils sont composés de plusieurs éléments, mais ces éléments ne sont pas le fruit d’une décomposition et d’une recomposition selon le deuxième précepte du Discours de la méthode, dans la mesure ou on ne peut décrire leur relation dans l’ordre de la causalité.
Face à la domestication gestionnaire de la fluidité se dressent donc les flux dans leur irréductible sauvagerie. Le flux n’est pas l’écoulement laminaire du liquide dans un conduit bien calibré, mais le débordement impétueux du torrent qui emporte tout sur son passage. Il n’est pas la circulation prévisible des données dans un réseau optimisé, mais la prolifération virale des mèmes qui saturent l’espace numérique. Il n’est pas le flux tendu de la production juste-à-temps, mais la déferlante chaotique des désirs et des affects qui traverse les corps individuels et collectifs. Le flux, en ce sens, est toujours excès, toujours débordement, toujours déterritorialisation – pour reprendre le vocabulaire deleuzien. Il ne se laisse pas contenir dans les canaux prédéfinis de la raison instrumentale ; il les submerge, les érode, les fait imploser de l’intérieur.
Cette dimension chaotique, imprévisible, potentiellement destructrice des flux authentiques nous confronte à une altérité radicale, à une extériorité irréductible à nos schémas de compréhension et de maîtrise. Les flux nous rappellent que le monde n’est pas cette matière docile qui se plierait docilement à nos projets de domestication technique, mais une puissance formidable qui excède toujours nos tentatives de capture et de contrôle. Ils nous enseignent l’humilité ontologique face aux forces qui nous traversent et nous constituent, mais que nous ne pourrons jamais pleinement maîtriser.
L’écoulement a donc deux modèles concurrents : celui de la fluidité rassurante parce que prévisible, celui des flux tumultueux. On pourrait reprendre la distinction derridienne entre le futur et l’à-venir : “L’avenir ne peut s’anticiper que dans la forme du danger absolu. Il est ce qui rompt absolument avec la normalité constituée et ne peut donc s’annoncer, se présenter, que sous l’espèce de la monstruosité. Pour ce monde à venir et pour ce qui en lui aura fait trembler les valeurs de signe, de parole et d’écriture, pour ce qui conduit ici notre futur antérieur, il n’est pas encore d’exergue.” (Derrida, J. (1967). De la grammatologie. Editions de Minuit, p.14)
Cette distinction derridienne entre le futur comme horizon prévisible et l’à-venir comme surgissement radical nous offre une clé précieuse pour approfondir l’opposition entre fluidité et flux. La fluidité s’inscrit pleinement dans le régime du futur : elle est cette qualité qui permet de projeter dans l’avenir le prolongement prévisible des tendances actuelles, d’anticiper les mouvements, de planifier les processus. Elle appartient fondamentalement à l’ordre de la prévision, du calcul, de la projection – à cet espace mental où le temps est conçu comme une succession homogène de moments calculables, programmables, maîtrisables.
Le flux, en revanche, participe pleinement de l’à-venir derridien : il est cette puissance d’irruption qui peut à tout moment bouleverser l’ordre établi, redistribuer les cartes, ouvrir des possibles inédits. Il échappe par essence à toute prévision, à toute modélisation, à toute anticipation rationnelle. Sa temporalité propre n’est pas celle de la continuité fluide, mais celle de la rupture, de la bifurcation, de l’événement au sens fort – ce qui arrive sans avoir été programmé, ce qui survient sans avoir été prévu, ce qui surgit sans avoir été calculé.
Le futur (comme le passé) est un présent décalé dans le temps, tandis que l’à-venir est un événement imprévisible, irréductible à quelque présent que ce soit. Le futur répète un passé, tandis que l’à-venir est une expérience qui s’ouvre chaque fois de manière unique. On peut associer le premier à la fluidité et le second aux flux, tout comme on peut penser que la fluidité reste anthropomorphique en projetant des structurant subjectives sur des phénomènes, tandis que les flux laissent une place aux ahumains.
Cette dimension non-humaine, ou plutôt trans-humaine des flux constitue sans doute l’un des aspects les plus troublants et les plus féconds de cette notion. Car les flux ne sont pas simplement des projections de notre subjectivité sur le monde ; ils sont au contraire ce qui nous traverse, nous constitue et nous déborde tout à la fois. Ils révèlent notre inscription dans un tissu de relations et de forces qui excède radicalement le cadre étroit de l’expérience subjective. Flux de matière et d’énergie qui composent et décomposent nos corps, flux d’affects qui nous lient à d’autres corps, flux de signes qui circulent à travers les réseaux, flux de capitaux qui reconfigurent les territoires : nous sommes moins les sujets souverains qui observeraient ces flux de l’extérieur que les points d’intersection temporaires où ces flux se croisent, se combinent, se transforment.
La pensée des flux nous invite ainsi à une écologie profonde, à une conscience aiguë de notre immersion dans des processus qui nous dépassent et nous constituent tout à la fois. Elle nous confronte à cette puissance du dehors qui n’est pas simplement extérieure à nous, mais qui nous habite au plus intime de notre être. Elle nous rappelle que notre existence est fondamentalement relationnelle, que nous sommes moins des substances autonomes que des nœuds dans un réseau complexe d’échanges et de transformations. Face à l’illusion de maîtrise que nourrit l’idéologie de la fluidité, la pensée des flux nous enseigne une forme d’abandon lucide, de consentement actif aux forces qui nous traversent et nous emportent.
Peut-être est-ce précisément cette dimension d’abandon, cette acceptation de notre vulnérabilité fondamentale face aux puissances qui nous excèdent, qui explique la résistance contemporaine à une véritable pensée des flux. Car notre époque est profondément marquée par le fantasme prométhéen d’une maîtrise technique intégrale, d’un contrôle absolu sur les processus naturels et sociaux. L’idéologie de la fluidité, avec sa promesse d’écoulements prévisibles et maîtrisables, s’inscrit parfaitement dans ce paradigme technocratique. La pensée des flux, au contraire, nous confronte à l’irréductible contingence du réel, à l’impossibilité fondamentale d’une maîtrise totale, à la nécessité d’une forme de sagesse qui saurait composer avec les forces chaotiques plutôt que prétendre les dominer.