Flux cinématographique et flux numérique

La force du cinéma : un flux machinique se déployant dans le temps entrelacé au flux de notre conscience intime. Cet entrelacement n’est pas une fusion, mais un décalage qui ne peut jamais être pris sur le vif. Le spectateur détourne un instant le visage vers l’obscurité de la salle, le film continu sans lui, il en reprendra le flux un instant perdu. La peinture n’était pas un flux mais une durée subjective (sauf dans quelques rares cas comme les Ambassadeurs). Le spectateur dit: « J’y étais l’instant d’avant, immergé et m’oubliant dans l’image animée, il y a à peine un instant ». L’instant et la saisie de l’instant ne se correspondent pas , la perception et la réflexion sur cette perception n’étant jamais synchrone. C’est une esthétique de l’après-coup car percevoir n’est jamais immédiat, mais toujours différé, l’immédiateté n’étant jamais qu’un effet de stupeur. Ainsi la preuve de la perception dans l’image fait défaut, sa contemporainéité à soi est impossible, l’excitation physiologique est un leurre. Percevoir une image cinématographique c’est paradoxalement ne plus y être, jeu de distance, jeu de critique, jeu de dessaisissement (une dette par rapport à Stiegler. La technique et le temps, tome 3 : Le temps du cinema et la question du mal être. Galilée, 2001.  Mais nous voudrions ajouter un décalage structurel de la perception cinématographique et critiquer l’adhérence des deux flux que développer Stiegler).

La fragilité du numérique : dans la chambre, dans le bureau, dans le salon le moniteur a été allumé et diffuse une lumière comme la télévision, dans un face à face qui éclaire le visage et le regard lui-même. Il s’agit là encore d’un flux mais d’une autre sorte. Plus de salle à partager, de temps déterminé, le flux habite notre domicile telle une lumière persistante que nous fixons. Ce flux d’Internet ne s’entrelace pas à celui de notre conscience, il provoque de simples soubresauts au fil d’une navigation instrumentale. Une oeuvre ne peut alors que suspendre un instant, à peine un instant, ce flux des données. Ce suspend, une manière de faire clignoter cette lumière dans la maison. Un détournement, une déception. Ou encore: un clignement d’oeil à peine perceptible pour le spectacteur. Et par cette interruption au flot généralisé, une esthétique de l’après-coup, encore. Nous sommes beaucoup moins ambitieux et puissants que les cinéastes. Nous ne faisons pas un art pour le peuple, simplement pour les singularités. Nos objectifs sont fragiles, nos oeuvres défaillantes. Nous ne sommes pas les flux machinique et subjectif enlacés. Nous ne prétendons pas à la foi désespérée dans le monde (on n’ose dire le réel), simplement faire cligner les flux, suspendre les flux la palpitation d’un instant, sans croire que nous pourrons l’interrompre à tout jamais. Nous ne désirons pas le progrès, nous n’avons plus aucune croyance, aucun espoir ni désespoir, nous refusons toute foi fut-elle (par la) négative. Nous ne créons pas notre flux à la manière d’un film, le flux nous précède, il est déjà-là, ce sont toutes les données enchevêtrées du monde du réseau. Nous pouvons en saisir des brides, changer le contexte du flux, le sélectionner, détourner les habitudes afin de proposer un instant, un simple instant, d’intelligence, c’est à dire de dessaisissement de l’identité entre pensée et perception. Le cinéma n’est-il pas une religion avec ses croyants (les cinéphiles), ses prêtres (les critiques), ses lieux sacrés (les salles de cinéma), ses écrits révélés (les 10 meilleurs films de l’histoire de l’humanité)? Le cinéma était une foi, pour être cinéaste il fallait croire absolument.

La salle est à présent vide. Les habitations s’illuminent à la tombée du soir. Les habitants téléchargent sur leurs petits écrans ces images du passé cinématographique. Elles font cligner la lumière du LCD, rien qu’un instant, avant que le flux ne reprenne lui qui ne s’était jamais arrêté.