Eux deux : anthropotechnologie et empirisme transcendantal

« Depuis ses premières études humiennes, Deleuze ne cesse d’affirmer qu’il faut relire Kant avec Hume et appliquer au sujet transcendantal la critique kantienne de la substance, pour réaliser un empirisme transcendantal (Empirisme et subjectivité, 1953, p. 92 et p. 117) ; ni l’objet ne préexiste au sujet, ni le sujet ne constitue l’expérience, mais sujet et objet sont coproduits et s’individuent de concert dans un mouvement vital d’actualisation
hic et nunc. « Il n’y a plus de formes [préexistantes], mais des rapports cinématiques entre éléments non formés; il n’y a plus de sujets mais des individualisations dynamiques sans sujet, qui constituent des agencements collectifs »(Dialogues, 1977, p. 112). » (Anne Sauvagnargues, «Heccéité », in in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 171.)

« Le réel flue » (L’Anti-OEdipe, 1972, p. 43)

« La définition d’une machine en général peut se réduire à (…) [un] « système de coupures de flux» (L’Ile déserte et autres textes, 2002, p. 305).

La question méthodologique laissée en suspend, sans doute la plus problématique de toute. Peut-être nommer ainsi une méthodologie est-ce un peu scolaire, un mot qui rassure, qui donne un cadre. Mais certaines méthodes ouvrent les fenêtres, déstabilisent le cadre. Une intuition brutale: l’empirisme transcendantal ne constitue-t-il pas une « méthode » pour approcher l’agencement entre l’anthropologique et le technologique qui est sans doute notre interrogation principale? Cet agencement ne fonctionne-t-il pas selon la figure du parallélisme que nous avions utilisé à propos de Bergson, parallélisme permettant de penser la différence comme différence, en tenant l’écart écarté, en évitant tout effet de représentation entre ces deux éléments? Mais ceux-ci ne sont pas séparés. Ils ne sont pas non plus semblables. Ils fonctionnent selon la formule n-1 (la singularité se soustrait au tout), quelque chose se soustrait dans le rapport c’est le rapport lui-même entre eux, rapport antérieur à « eux » parce que le rapport est « leur » genèse. Alors même que nous avons l’habitude de tenir à l’écart l’humain et la technique, il faut penser qu’il n’y a ni humain séparé de la technique ni technique séparée de l’humain, ni confusion entre les deux mais une co-originalité (c’est-à-dire pas d’origine du tout, parce qu’alors l’origine perd son unicité), capture entre « eux deux », un agencement collectif.