De la nature artefactuelle à une économie des conatus / From the artifactual nature to a conatus economy

La catastrophe annoncée du réchauffement climatique amène une partie de la gauche à considérer la technique comme un danger pour l’environnement. Il faudrait dès lors en modérer l’usage et les applications afin de limiter notre hubris (ὕβρις,) et notre penchant « naturel » pour la destruction.

Si l’on peut questionner le caractère stratégique de la décroissance qui pourrait apparaitre comme un abandon de l’émancipation telle que la modernité l’avait promise et en partie réalisée, il faut s’interroger aussi sur la conception implicite de la technique et de la nature qu’un tel point de vue met en place.

Car il s’agirait ici moins de réorienter la technique, considérée alors d’un point de vue instrumental, que d’envisager celle-ci comme quelque chose qui est contradictoire à la nature. Cette opposition entre technique et nature est structurante en Occident et elle est fondée, parmi d’autres éléments, sur le fait que l’être humain est comme un empire dans l’empire et pour ainsi dire coupé du reste de la nature. Il est en quelque sorte une contre nature. C’est pourquoi la technique est considérée en son fondement comme antinomique à la nature et la « nature » de l’être humain comme antinaturelle (je n’ai pas ici le temps de développer les théories proposant, au cours de l’histoire, une intégration de l’humain à la dite « nature » au travers, par exemple, de ses facultés).

Or, on pourrait raisonnablement considérer la technique comme un phénomène strictement naturel. Sans entrer dans une définition du concept de nature, ce qui pourtant serait nécessaire, on peut souligner la difficulté à en donner une limite et à en exclure la technique. C’est précisément l’oubli du caractère naturel de la technique quant à son origine et à sa destination matérielles (extraction, transformation, utilisation, déchet) qui produit aujourd’hui le symptôme d’une nature « saturée ». On doit aussi expliquer combien certains phénomènes naturels sont des artéfacts. On peut aussi penser que l’être humain est une conséquence d’une matière qui n’est pas lui et on aurait bien du mal à le séparer du reste de la nature.

Que la nature puisse rentrer en contradiction avec elle-même par le biais de l’être humain, ceci ne doit pas nous étonner, car la nature n’est pas équilibrée, elle porte aussi en elle son changement. Et c’est là que la difficulté d’une pensée de la décroissance technique surgit : on place la technique du côté du changement qui bouleverserait l’équilibre naturel. D’un côté, le devenir, de l’autre l’immuable, mais la nature est tout sauf cette stabilité.

S’il devient difficile de considérer la nature sans artéfact et sans technique, si par ailleurs l’être humain n’est pas un empire dans l’empire, comment dès lors envisager la relation entre la technique et la nature d’un point de vue qui ne serait pas seulement instrumental puisque l’instrumentalité a montré ses limites (elle oublie que l’effet technique influence la volonté humaine et qu’elle est une idéologie) ? Sans doute faut-il considérer la nature et la technique du point de vue du conatus et distinguer les conatus solitaires des conatus solidaires ou relationnels.

« Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. »
Spinoza — Éthique III, Proposition VI

Qu’il y ait des conatus qui puissent en limiter d’autres pour se développer c’est un fait. Qu’à certaines échelles de temps, le développement de ces conatus au détriment d’autres se fassent finalement à leur propre détriment par perte de diversité, c’est aussi un fait. Qu’il soit possible de rendre convergent et compatible le développement des conatus en y intégrant des échelles de temps plus grandes semble aussi raisonnable.

L’effondrement de la diversité du vivant et la crise climatique n’impliquent pas nécessairement un abandon du développement technique, car celui-ci serait aussi une occultation du caractère artefactuel de la nature. Il s’agit de procéder à une réélaboration complète des critères instrumentaux non plus fondés sur l’instrumentalité anthropologique à court terme (la volonté), mais sur des instrumentalités multiples qu’elles soient humaines ou non-humaines (appétit). Notre conatus en tant que joie active pouvant perdurer et se répéter dans le temps a en effet comme condition de possibilités l’existence et le développement d’autres conatus.

Cette réévaluation pourrait prendre la forme, dans une première étape, de l’intégration des externalités dans le cout des objets techniques. Les externalités sont les bénéfices ou les coûts qui ne sont supportés ni par le producteur ni par le consommateur mais par la collectivité. Ces externalités sont l’oubli, dans la forme et l’usage technique, de la matérialité. Il y aurait donc une économie des conatus pour désinvestir l’économie actuelle qui est irréaliste tant elle retire de son calcul de nombreux éléments qui pèsent sur certaines populations et sur les générations à venirs (dette). Le problème auquel nous sommes confrontés n’est donc peut être pas une opposition entre technique et nature, qui scindant cette dernière en plusieurs parties opposés, ne peut que réitérer ce conflit, mais entre deux modes de calcul économique qu’il faudrait prendre le temps de déployer avec plus de précision. Cette économie des conatus est aussi un productivisme matérialiste qui plutôt que de produire des déchets en une quantité devenue étouffante, transformerait la matière pour l’intégrer au modèle de la circularité terrestre. Le déchet est la reproduction dans la matière de la conception de l’être humain comme empire séparé. Le déchet produit une matière séparée, inintégrable, ingérable, dont la transformation s’est figée pour un temps. Il est la suspension de la mutabilité des formes. La matière ne peut être considérée comme un reste de la forme, à moins de l’exténuer, mais comme une formation continue. C’est donc la relation entre la conception instrumentale de la technique et l’hylémorphisme qu’il faudra déconstruire.

The predicted disaster of global warming is leading part of the left to consider technology as a danger to the environment. Its use and applications should therefore be moderated in order to limit our hubris (ὕβρις,) and our « natural » penchant for destruction.

If we can question the strategic nature of degrowth, which could appear as an abandonment of emancipation as promised and partly achieved by modernity, we must also question the implicit conception of technology and nature that such a point of view puts in place.

For it would be less a question here of reorienting the technique, considered from an instrumental point of view, than of considering it as something that is contradictory to nature. This opposition between technique and nature is structuring in the West and is based, among other things, on the fact that the human being is like an empire within the empire and is, so to speak, cut off from the rest of nature. He is somehow unnatural. This is why technology is considered in its foundation as antinomic to nature and the « nature » of the human being as antinatural (I do not have time here to develop the theories proposing, in the course of history, an integration of the human being into the so-called « nature » through, for example, his faculties).

However, it would be reasonable to consider technology as a strictly natural phenomenon. Without going into a definition of the concept of nature, which would nevertheless be necessary, we can underline the difficulty of giving a limit to it and of excluding technology from it. It is precisely the oblivion of the natural character of the technique as to its material origin and destination (extraction, transformation, use, waste) that today produces the symptom of a « saturated » nature. It is also necessary to explain how certain natural phenomena are artifacts. We can also think that the human being is a consequence of matter that is not him and it would be very difficult to separate him from the rest of nature.

The fact that nature can contradict itself through human beings should not surprise us, because nature is not balanced, it also carries within it its change. And this is where the difficulty of thinking about technical degrowth arises: we place technique on the side of change that would upset the natural balance. On the one hand, the becoming, on the other hand the immutable, but nature is anything but this stability.

If it becomes difficult to consider nature without artefact and without technique, if on the other hand human beings are not an empire within an empire, how then can we consider the relationship between technique and nature from a point of view that is not only instrumental since instrumentality has shown its limits (it forgets that the technical effect influences the human will and that it is an ideology)? Undoubtedly, it is necessary to consider nature and technique from the conatus point of view and to distinguish between solitary conatus and solidary or relational conatus.

« Each thing, as much as it is in it, strives to persevere in its being. »
Spinoza – Ethics III, Proposition VI

It is a fact that there are conatus that can limit others to develop. It is also a fact that, on certain time scales, the development of these conatus to the detriment of others is ultimately to their own detriment through loss of diversity. That it is possible to make conatus development convergent and compatible by integrating larger time scales also seems reasonable.

The collapse of the diversity of living things and the climate crisis do not necessarily imply an abandonment of technical development, as this would also be a concealment of the artefactual character of nature. It is a question of a complete reworking of instrumental criteria no longer based on short-term anthropological instrumentality (will), but on multiple instrumentalities, whether human or non-human (appetite). Our conatus as an active joy that can endure and be repeated over time has as a condition of possibility the existence and development of other conatus.

This reassessment could take the form, as a first step, of incorporating externalities into the cost of technical objects. Externalities are benefits or costs that are borne neither by the producer nor by the consumer but by the community. These externalities are the forgetting, in the form and technical use, of materiality. There would therefore be an economy of conatus to disinvest the current economy which is unrealistic as it takes out of its calculation many elements that weigh on certain populations and on future generations (debt). The problem we are facing is therefore perhaps not an opposition between technique and nature, which divides the latter into several opposing parts, can only reiterate this conflict, but between two modes of economic calculation that we should take the time to deploy with greater precision. This economy of conatus is also a materialistic productivism which, rather than producing waste in a quantity that has become suffocating, would transform matter to integrate it into the model of terrestrial circularity. Waste is the reproduction in matter of the conception of the human being as a separate empire. Waste produces a separate, unintegrable, unmanageable matter, whose transformation has frozen for a time. It is the suspension of the mutability of forms. Matter cannot be considered as a remnant of form, unless it is exhausted, but as a continuous formation. It is therefore the relation between the instrumental conception of technique and the hylémorphism that will have to be deconstructed.