Destruction, fascination et solution

Il est parfois souligné, comme allant de soi, que la question de l’anthropocène peut donner lieu dans le champ de l’art contemporain à des pratiques spectaculaires fascinées par la destruction et qui auraient comme caractéristique de rester passives et de ne proposer aucune solution. On ressent même comme un certain ras le bol quant à des pratiques nihilistes ouvrant peu de perspectives.
« Assez de dystopie! », entend-on, « Que commence la Renaissance sauvage! »

Si on peut critiquer cet appel au solutionnisme qui charge l’art d’une responsabilité bien grande et qui de surcroît reste dans le cadre de la pensée positive et plus généralement de la pensée instrumentale dont l’art peut sembler aux yeux de certains s’échapper, on peut aussi tenter de critiquer ce désir de survie et analyser les pratiques de la destruction selon un autre angle pour en montrer le « bénéfice » paradoxal. Le nihilisme ne serait pas ce qu’il semble être.

Certaines pratiques mettant en scène la destruction sans proposer de solutions alternatives permettent d’une part de décentrer un point de vue anthropocentrique par défaut. Imaginer la disparition de l’espèce ne relève pas d’un nihilisme simpliste mais d’une possibilité nous permettant d’investir le présent autrement. Cette destruction permet ainsi de laisser une place au monde non-humain et d’investir une imagination non-corrélationnelle.

De là un paradoxe : il se pourrait bien que le point de vue anthropocentrique de la critique que j’ai initialement posé soit l’une des sources de notre extinction car en s’empêchant de penser hors de nous, nous mobilisons le monde sans limite, mobilisation qui nous met en danger. Ainsi, on aperçoit un second paradoxe : le « positive thinking », qui est la forme managériale de la pensée instrumentale, si elle se présente comme solutionniste est peut être le fondement historique d’un rapport au monde instrumental qui est à l’origine de la crise écologique et egologique actuelle.

Ainsi, on commence à apercevoir le bénéfice d’une pensée pessimiste et du néant. Cette pensée comme ontologie négative et contre-anthropologie a sans doute une fonction de décentrement essentiel au développement d’une autre réflexivité au monde et dépasse largement la fascination puérile pour la destruction. Il s’agit alors de déployer une positionnalité excentrique (Plessner) à l’échelle ontique.

On peut à ce titre citer ces quelques lignes de Cormac McCarthy qui rendent si sensibles ce dont il est ontologiquement question dans les oeuvres de l’extinction. Le néant n’est plus alors seulement une lacune à combler, quelque chose de vider qui n’est plus à sa place. Il a une fonction ni négative ni positive. La destruction comme ouverture du monde même :

« La route traversait un marécage desséché où des tuyaux de glace sortaient tout droits de la boue gelée, pareils à des formations dans une grotte. Les restes d’un ancien feu au bord de la route. Au-delà une longue levée de ciment. Un marais d’eau morte. Des arbres morts émergeant de l’eau grise auxquels s’accrochait une mousse de tourbière grise et fossile. Les soyeuses retombées de cendre contre la bordure. Il s’appuyait au ciment rugueux du parapet. Peut-être que dans la destruction du monde il serait enfin possible de voir comment il était fait. Les océans, les montagnes. L’accablant contre-spectacle des choses en train de cesser d’être. L’absolue désolation, hydropique et froidement temporelle. Le silence.»