Du capitalisme des objets au décodage des existences

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« Je ne connaissais que des pauvres, c’est-à-dire des gens dont la mort n’intéresse personne. »
Louis-Ferdinant Céline, Voyage au bout de la nuit.

« Le capitalisme, c’est la seule formation sociale qui suppose, pour apparaître, l’écroulement de tous les codes précédents. En ce sens, les flux du capitalisme sont des flux décodés et ça pose le problème suivant : comment une société, avec toutes ses formations répressives bien constituées, a-t-elle pu se former sur la base de ce qui faisait la terreur des autres formations sociales, à savoir : le décodage des flux.  »
Gilles Deleuze, Nature des flux.

On comprend mal le capitalisme contemporain si on le simplifie à un mécanisme financier auquel on applique un jugement moral et humaniste. Il faut pour en saisir toute la portée en comprendre la logique la plus quotidienne et courante, la plus inapparente aussi et qui consiste à passer d’une normalisation de la libido par le consumériste objectale, normalisation devenue infinie du fait de l’obsolescence programmée, à la privatisation des existences par le biais de ce qu’il est convenu de nommer le web 2.0.

La puissance du consumérisme est remarquable en ce qu’elle applique l’énergie libidinale à des objets, moins encore même que des objets, des innovations fugaces. En ne donnant pas de fin à la libido, tout en la fixant, elle permet d’appliquer au flux du désir un décodage permanent au coeur même du désir. L’évolution actuelle semble alors logique puisqu’elle rapproche plus encore ce décodage du corps même du désir, en faisant de l’existence un commerce. Par existence, j’entends les traces d’une vie psycho-corporelle qui ont été transférées à des entreprises privées telles que Facebook et Twitter. En offrant de l’espace d’hébergement, ces entreprises captaient la mémoire individuelle et rendaient donc l’expression de celle-ci dépendante des supports proposés, pouvant ainsi dans un second temps monétariser leur accessibilité. C’est la logique de la publicité appliquée à la vie de chacun : exprimez-vous sur un espace gratuit, habituez-vous à vous exprimer en produisant un lien de nécessité entre cette représentation et votre subjectivité, acheter cette possibilité de vous exprimer et de vous adresser au plus grand nombre. La réserve humaine des désirs est bien plus vaste que les entreprises pouvant devenir annonceur sur un média classique.

Le sentiment même d’exister, au sens d’un partage intersubjectif, devient alors dépendant de la structure d’échange économique (le grand zéro et la convertibilité de toute chose), et la gratuité apparente du web 2.0 n’était qu’un masque a cette entreprise de privatisation massive. Vous devez alors acheter le support qui permet l’intersubjectivité sur laquelle vous naviguez chaque jour, chaque heure, chaque minute en restant connecté à Facebook ou Google.