Le bruit et le pastiche : le surréalisme et le pop art comme précurseurs du contexte culturel de l’induction statistique

Fille Née sans Mère 1916-18 – Francis Picabia

Le surréalisme constitue une première lignée de la modernité qui a valorisé le pouvoir créateur, l’inconscient, le rêve et les états d’hallucination provoquée, tout en s’intéressant paradoxalement aux machines et en proposant de mettre en rapport l’automatisation de la technique et l’automatisation de la psyché (Picabia, Duchamp).

Using a photograph he took of Debbie Harry for digital manipulation, Andy Warhol demonstrates the new Amiga Computer at Lincoln Center, New York, New York, July 23, 1985


Le pop art constitue une seconde lignée qui a placé en son cœur ce qui semblait en périphérie de l’art, c’est-à-dire les médias de masse et leur production industrialisée. Le cubisme avait déjà amorcé cette position. Avec le pop art, l’arrière-plan de notre perception est toujours déjà constitué par cette production à grande échelle qui vient surdéterminer le cadre esthétique dans lequel est reçue l’œuvre d’art.


On peut interpréter la première lignée comme la jointure étrange entre l’anthropologique et le technologique parce que ce qu’il y aurait de plus profond en l’être humain serait un anonymat et une forme d’automatisme qui auraient quelques proximités avec le technique. La seconde lignée retire à l’œuvre d’art sa nature d’événement et d’interruption (il faudrait voir la provenance exacte de celle-ci pour savoir si elle n’a jamais existée historiquement ou si elle est une reconstitution après-coup) au profit d’un pastiche à la frontière d’une production quasi-illimité, celle des médias industrialisés. L’œuvre d’art se situerait donc en marge de la production des médias la dépassant toujours quantitativement et la submergeant à la manière d’un flux.


Or en observant les résultats produits par l’imagination artificielle c’est-à-dire par l’usage des technologies de ladite intelligence artificielle pour produire des médias culturels, on remarque bien formellement ces deux composantes. D’un côté, le pastiche de la culture de masse qui fait penser esthétiquement à du pop art. D’un autre côté, un aspect onirique dont la ressemblance visuelle avec le surréalisme est frappante. Cette double ressemblance s’enracine, me semble-t-il, dans la manière dont ces images sont produites c’est-à-dire dans leur technogenèse.

Image produite par un GAN partant d’un dataset de bandes dessinées


Ainsi, les réseaux récursifs de neurones s’alimentent d’un côté de grand stock d’informations nommé Dataset dont certains ont été accumulés grâce à la participation des internautes depuis l’apparition du Web 2.0 et qui en ce sens sont les résultats de la culture de masse. Ils vont opérer sur ces stocks des calculs statistiques permettant de définir la proximité entre une unité et une autre, par exemple un pixel en X et Y ou une couleur RGB. Grâce à cette induction, ils vont pouvoir produire des résultats ressemblants, c’est-à-dire poursuivre la série pouvant appartenir au stock. Ainsi ils vont se placer du côté du pastiche c’est-à-dire d’une référence répétitive. La répétition est ici le but de l’apprentissage. 

Image produite par un GAN partant d’un dataset de paysages

Toutefois, pour que cette répétition ne soit pas à l’identique, on introduit du bruit de plusieurs façons. Il peut y avoir du bruit en mélangeant différentes catégories des données, c’est qui permet de créer des formes métamorphiques. Le bruit peut aussi venir d’une accentuation de certains paramètres logiciels pouvant aller jusqu’à la pareidolie. Enfin, il y a un bruit plus classique qui est produit informatiquement pour troubler partiellement la répétition et créer un équilibre entre le reconnaissable et ce qui n’existe pas déjà dans le dataset.


Pour résumer, le pop art trouve un écho dans le fait que les logiciels d’induction statistique se nourrissent de données préexistantes et s’alimentent donc de notre société de production industrielle en tentant de les mimer. Le surréalisme a un écho dans ces logiciels par l’introduction d’un bruit qui vient brouiller les catégories et donner un équilibre métastable entre le connu et l’inconnu produisant un effet Unheimlichkeit car notre système cognitif tente de ramener le second au premier. Ce double écho n’est pas un lien de causalité historique ou technique, mais permet d’envisager un contexte culturel dans lequel est baignée notre appréhension des images. Par ailleurs, une étude cognitive approfondie pourrait peut être démontrer cet écho est fondé sur des catégories cognitives préalables, c’est le travail ouvert par Andy Clark dans Surfing Uncertainty : Prediction, Action, and the Embodied Mind.


La mise en parallèle de la ressemblance de l’imagination artificielle avec certains mouvements des avant-gardes et les modes de fonctionnement technique de ces logiciels permet de tirer la conclusion que la plupart des critiques adressées à l’imagination artificielle sont fondées sur une conception erronée de l’image qui est conçue comment l’apparition une pure singularité sans relation avec un contexte de la culture de masse. Cette conception que l’on retrouve chez Badiou est idéaliste en tant qu’elle est sans rapport avec la production matérielle des images et tire peut-être son origine dans ce moment fort singulier du Romantisme (hypothèse à vérifier Maurice Elie, Lumières, couleurs et nature) lorsque certains écrivains et philosophes ont fait de l’artiste un personnage de fiction, c’est-à-dire une image, leur image.