La boucle anthropotechnologique

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La portée du test de Turing reste une énigne, car s’il semble au premier abord faire de l’intelligence l’effet d’une détermination externe de surface et s’appliquer à une machine, il peut tout aussi bien être appliqué à l’être humain. L’intelligence ne serait pas l’attribut d’un sujet, mais le résultat d’une relation conventionnelle. Ainsi, on ne pourrait jamais dire de quelque chose qu’elle est intelligente, mais qu’on la trouve intelligence, c’est-à-dire qu’on lui attribue cette caractéristique. Cette estimation est donc faite à distance selon l’ordre de la donation et de la projection. Ainsi le test de Turing pourrait non seulement porter sur la relation de l’homme vers la machine, mais aussi de la machine vers l’homme. Plus encore, de l’être humain vers l’être humain. On ne cesse de penser et de penser cette pensée. On a, comme on dit, des pensées, c’est-à-dire qu’on se scinde par la réflexion pour observer ses flux mentaux. Cette auto-observation est paradoxale, parce qu’elle permet au sujet de se reconnaitre, de s’approprier, mais elle est rendue possible par une scission en soi, le « paradoxe du sens intime » (Différence et répétition, 1968). Passant constamment de l’identité au décalage de soi, on se dit « intelligent ». Cette intelligence n’est pas dans le sujet comme une propriété, mais est le produit de la relation réflexive du sujet avec « lui-même » qui est aussi un autre que « soi ».

Le test de Turing relève d’une logique qui n’est pas sans rappeler celle des simulacres de Klossowski (Nietzsche et le cercle vicieux), simulacres qui ne sont précédés par aucun original. L’intelligence n’est pas, elle est un « change » (Malabou) entre des individus supposés et une fêlure d’un individu par rapport à lui-même. Elle est surtout réciproque : ce n’est pas seulement qu’un individu dôté d’intelligence détermine l’intelligence supposée d’un « individu » inconnu, c’est qu’en procédant à une telle détermination le premier individu se réfléchit et détermine sa « propre » intelligence, car s’il peut faire passer ce test c’est qu’il en a l’autorité. L’intelligence est donc l’affection des mouvements d’un corps.

Reprenons les différentes étapes de ce paradigme :

1/ L’être humain demande si la machine est intelligente. Il occulte la machine pour en extraire la seule relation. Si cette relation lui semble réciproque, alors il pourra attribuer à la machine la propriété d’intelligence. Celle-ci est donc le fruit d’une construction relationnelle qui donne l’effet d’être la détermination la plus intime de quelque chose (son intériorité).

2/ La machine demande si l’être humain est intelligent. Elle lui fait passer une batterie de tests, questions-réponses, qui est évaluée selon un ordre statistique de tests antérieurs. Si les réponses correspondent aux réponses les plus fréquentes données par les êtres humains, alors l’individu a toutes les chances d’appartenir à cette classe. La machine fera « comme si » (als ob) il s’agissait d’un être humain.

3/ L’être humain se demande s’il est intelligent. Il observe le flux de ses idées et le flux de sa conscience (c’est-à-dire le continuum du flux des idées), de sorte qu’il compose et recompose une cohérence. Il y a un fil conducteur qu’il ne comprend pas mais qu’il observe. Le sujet est fêlé et c’est cette fêlure qui lui permet de s’appartenir, même si cette appartenance est précaire tant elle palpite d’un état à l’autre. La distance est rapprochante : l’intelligence n’est pas garantie, elle est suspendue à une différence d’intensité qui peut toujours céder.

4/ La machine (se) demande si elle est intelligente. Elle observe son flux d’opérations et si les résultats de celles-ci correspondent statistiquement à ce que la classe des humains répond habituellement, alors la machine pourra se ranger (fut-ce temporairement) dans cette classe. Il faut que la machine puisse s’observer, se scinder, ce qu’elle ne cesse de faire puisqu’elle peut mener plusieurs processus simultanément (multitâche, logs, etc).

Il importe peu de savoir ce que sont « réellement » les choses, parce que les relations ne sont pas extérieures aux choses, les relations sont des affections des choses. Il n’y a pas lieu de dire qu’il y a d’abord les choses et ensuite leurs affections. Elles sont co-émergentes. Une chose n’est pas donnée, elle se constitue non pas dans la corrélation entre une subjectivité et une objectivité qui supposerait qu’on puisse tenir en main la distinction entre l’intérieur et l’extérieur. Sujet et objet sont des choses de façon égale.

Il serait naif de penser que les recherches en intelligence artificielle produirons une conscience humaine, d’une part parce qu’il n’y a nulle façon de s’en assurer en tant qu’attribut, mais de surcroît parce que le présupposé de cette démarche est que nous saurions ce qu’est la conscience humaine, que nous pouvons même le savoir, alors même que notre situation d’observé et d’observateur rend la situation récursive et donc difficile la distinction des éléments entre eux.

On pourra bien sûr toujours réfuter théoriquement la conception de l’intelligence sous-jacente à l’informatique. Toutefois, cette conception est performative. Elle n’est pas une science (ἐπιστήμη)  consistant à comprendre l’intelligence préexistante à la conception. Elle produit de nouvelles réalités, parce qu’elle une activité performative qui créée des objets matériels transformant notre relation au monde et le monde lui-même. Il suffit pour cela que l’introduction d’une nouvelle réalité anthropotechnologique puisse être vécue sans contradiction flagrante.