Théorisation et expérimentation de l’IA / Theorizing and experimenting with AI

Réfléchir aujourd’hui théoriquement à l’IA, après sa période spéculative et cybernétique, c’est supposer que l’IA, et plus généralement les technologies, sont des matières prenant forme selon nos concepts et n’en sont donc que la matérialisation plus ou moins réussie. La norme d’évaluation est donc ce qui est dans notre tête.

C’est par là même croire qu’il y a une identité entre la logique et la matière qui est assurée par la formation technique. Or ce présupposé anthropotechnologique n’est que rarement questionné et pourrait être déconstruit en estimant que nos concepts et nos spéculations sont influencés par les technologies à la mesure qu’elles les influencent, et ceci d’une manière fort concrète quand j’écris, comme c’est le cas ici, avec un logiciel de traitement de texte qui est lui-même fondé sur une certaine conception de ce qu’est l’écriture.

Cette influence réciproque rend difficilement praticable une réflexion abstraite sur l’IA et c’est pourquoi des pratiques réflexives sont indispensables, moins à leur théorisation qu’à leur exploration. La production artistique est une forme privilégiée de cette réflexivité pratique qui permet l’exploration de nouvelles possibilités parce qu’elle suspend, à la manière phénoménologique, la préconception la plus fréquente des technologies : l’instrumentalité, c’est-à-dire leur soumission à la volonté d’une cause efficiente humaine qui nous fait croire que nous en sommes maitres et possesseurs. C’est cette suspension qui permet d’ouvrir le possible et de questionner une technologie au-delà de l’instrumentalité, en se mettant donc à la hauteur de l’influence réciproque entre les technologies et l’être humain rendant indispensable de savoir en même temps ce qu’elles nous fait et ce que nous lui faisons, dans un « même temps » qu’il faut explorer.

Ainsi l’importance prise par la critique des biais de l’IA me semble occulter des possibles de l’IA, par exemple sa capacité à synthétiser et à dériver à partir d’un stock de données culturelles.

To think today theoretically about AI, after its speculative and cybernetic period, is to suppose that AI, and more generally technologies, are matters taking shape according to our concepts and are therefore only the more or less successful materialization of them. The evaluation standard is therefore what is in our head.
This is to believe that there is an identity between logic and matter that is ensured by technical training. This anthropotechnological presupposition is rarely questioned and could be deconstructed by considering that our concepts and speculations are influenced by technologies to the extent that they influence them, and this in a very concrete way when I write, as is the case here, with a word processing software that is itself based on a certain conception of what writing is.
This reciprocal influence makes it difficult to reflect abstractly on AI, and this is why reflexive practices are indispensable, not so much for their theorization as for their exploration. Artistic production is a privileged form of this practical reflexivity that allows the exploration of new possibilities because it suspends, in a phenomenological way, the most frequent preconception of technologies: instrumentality, that is to say their submission to the will of a human efficient cause that makes us believe that we are masters and owners of them. It is this suspension that allows to open the possible and to question a technology beyond the instrumentality, by putting itself at the height of the reciprocal influence between the technologies and the human being making indispensable to know at the same time what they make us and what we make to him, in a « same time » that we have to explore.
Thus, the importance taken by the criticism of AI’s biases seems to me to obscure the possibilities of AI, for example its capacity to synthesize and derive from a stock of cultural data.