Des relations ahumaines

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Appréhender les flux, tenter de les comprendre sans les réduire par le langage et les concepts utilisés pour les approcher, est une entreprise risquée. D’un manière quasi-instantanée, on est tenté, on est poussé à les transformer pour en faire des objets pensables, de sorte qu’en les tenant bien en main on les perd par la même occasion. Et même si on défie cette unification conceptuelle au sein même du dire, par exemple en faisant usage d’un style apophatique, alors on ne fait que repousser le problème plus loin et la réduction langagière s’appliquera inévitablement au phénomène envisagé d’une manière plus retorse mais toute aussi effective. À y regarder de plus près n’est-ce pas le problème de tout phénomène qui en tant que donation se retire dans le mouvement même de son approche, puisque les outils qui l’institue dans sa présence à nous le transforment inévitablement ?

Sans doute cette généralisation est-elle d’un certain point de vue exacte, mais elle ne permet pas de comprendre la singularité insensée des flux dans leur indécomposabilité même. Car il y a quelque chose en eux qui échappe, et c’est sans doute pourquoi s’ils désignent tant de phénomènes différents (ils sont un « style phénoménologique » plus qu’une catégorie à part entière), humains comme non-humains, c’est le plus souvent pour désigner un excès ou une pauvreté, quelque chose qui nous dépasse, qui justement n’est pas appréhendable. Pour entendre les flux, sans doute faudrait-il un moment faire abstraction de leur matérialité et ne les envisager que dans l’affectivité qu’ils provoquent : flux économique et migratoire, écologique et humain, flux climatologique et cosmologique. Ils sont si différents et pourtant ils disent toujours ce que nous sommes obligés de constater, ce à quoi nous sommes confrontés sans pouvoir les réduire, sans parvenir à les comprimer pour les tenir entre nos mains et sous notre pouvoir. Tout se passe comme si les flux mettaient en cause notre souveraineté : prenons les flux économiques, lorsque nous désignons les phénomènes économiques comme flux, ils s’extirpent de notre pouvoir, alors même que l’économie semble une production de l’activité humaine, elle devient autonome, c’est-à-dire absolue et pour ainsi dire ahumaine. L’ahumanité c’est ce qui excède l’emprise humaine, c’est-à-dire la capacité de devenir l’origine d’une causalité qui aura le pouvoir d’influencer dans une mesure plus ou moins large les phénomènes envisagés comme des effets. Avec les flux, cette souveraineté est prise en défaut.

Le paradoxe c’est que les principales questions qui structurent la souveraineté contemporaine sont envisagées sous forme de flux, provoquant parfois des réactions inquiètes tentées par la coupure des flux (c’est la question complexe d’un monde sec). N’est-ce pas dire là que nous revenons à un mode de l’absolu et que nous devons, nous êtres humains, rentrer en contact avec ce qui est sans contact parce que sans donation, l’ahumain. On peut dès lors définir les flux comme un ensemble indécomposable de relations ahumaines (humains compris), et qui du fait de cette ahumanité ne peut pas appartenir à l’institution de la vérité de notre monde. Il devient donc nécessaire d’accepter et d’accueillir inconditionnellement cette étrangeté insensée des flux, car nous n’en sommes pas extérieurs. Nous sommes nous mêmes ahumains, hors du sens. Qu’est-ce qu’une relation ahumaine ? Qu’est-ce qu’une relation acausale, sans puissance ? Comment des relations sans humain, c’est-à-dire sans donation, peuvent-elle avoir lieu, peuvent-elles produire un lieu ? Quel est le lieu de ces relations ? Le mode relationnel de l’ahumain est fort particulier parce que l’ahumanité ne permet pas de décomposer et de recomposer ces relations. De sorte que celles-ci ne sont jamais des corrélations ni même de simples juxtapositions. Leur montage existe, mais il est à la fois nécessaire (en tant qu’il a lieu) et contingent (en tant qu’aucune raison dernière ne peut lui rendre raison). Il ne peut donc pas y avoir, à proprement parlé, de pensée du flux (même si la pensée est elle aussi un flux), il ne peut y avoir que de la pensée en flux, c’est-à-dire quelque chose qui pense mais qui n’est pas réflexif, c’est-à-dire dont les conditions de reprise sur soi, de souveraineté sur soi, ne sont pas garanties d’avance. J’aimerais nommer cette pensée aréflexive, la pratique artistique qui pense, mais d’une certaine manière, sans nous.