Recover (2015)

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Les images s’accumulent sur les disques durs, toujours plus nombreuses parce que nous en produisons sans cesse, mais aussi parce que les machines elles-mêmes en créent selon des procédures automatisées : monitoring, CCTV, visualisation, sniffing, etc. Une image présente sur le réseau peut être l’origine d’une multiplicité d’autres fichiers. Un bot, un être humain enregistrent, modifient, diffusent, et ainsi de suite à la limite de l’infini.

Cette multiplication influe les conditions même de la perception. À cet endroit, la quantité touche à la transformation qualitative et structurelle : nous ne pourrons jamais faire le tour des images du réseau et toutes les voir, sans doute même leur nombre dépasse la capacité de l’humanité entière et si nous nous mettions bout à bout, chacun racontant à la communauté un morceau de son expérience, nous ne pourrions pas même en reconstituer le récit.

Qu’est-ce donc que cette chose qui excède par le surnombre notre capacité perceptive et les limites de notre finitude ?  N’est-il pas remarquable que cet excès, habituellement attribué au concept de monde, soit technologique ? N’y a-t-il pas là un paradoxe que les technologies, qui semblent au premier abord un produit de l’activité humaine, débordent les limites de celle-ci? Tout se passe comme si nous étions poussés à produire quelque chose auquel nous n’avons plus d’accès complet. Quelle en est donc alors la destination?

Recover est un logiciel qui parcourt le réseau et qui chaque seconde aspire une image, la recouvre d’un aplat noir et l’enregistre en gardant le même nom de fichier. Sur le disque dur, une collection d’images aveugles s’agrandie chaque jour. Toutefois, son expansion est largement inférieure à celle des images enregistrées quotidiennement sur le réseau, de sorte qu’elle ne rattrape jamais le nombre complet des images. Cette collection est une entreprise désespérée pour recouvrir les images du réseau, pour les éteindre et marquer leur effacement (cacher la trace elle-même selon Lacan comme signe d’humanité). En gardant le nom des fichiers, on permet de retracer les images sur un moteur de recherche et voir « l’original ». Seul le nom le permet. Ainsi lors de l’exposition, un certain nombre d’images noires sont imprimées. Les cartels permettent seuls de retrouver peut-être leur origine cachée.