Qu’est-ce que la génération pop?

Concert de Capture 2011

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La génération pop (PG) est le processus de production et le résultat de ce processus consistant à créer un très grand nombre d’objets culturels qui sont perçus comme étant pop. Que veux dire dans ce contexte le mot « pop »? Par là j’entends une production populaire artisanale, c’est-à-dire faite par la main de l’être humain et qui se distingue donc d’une production savante (non au sens de la science mais au sens de la musique savante) et d’une production technique. Le « pop » est aussi fondé sur un sol préalable constitué de l’ensemble des productions passées. La PG doit être convaincante non pas au sens ou elle doit tromper le public mais tout du moins être ambigue quant à sa provenance humaine ou technique. Cette ambiguité n’est pas une question récente déterminée par notre seul développement actuel, on la retrouve par exemple chez Kant lorsqu’il parle dans le paragraphe 42 du Livre II de la Critique de la faculté de juger, du chant du rossignol qui pourrait bien être le fait d’un savant utilisant un appeau pour tromper nos sens.

”Quoi de plus apprécié par les poètes que le joli chant, si charmant, du rossignol dans un bosquet solitaire, durant un calme soir d’été, sous la douce lumière de la lune? Pourtant, on connaît des exemples où comme on ne pouvait trouver un tel chanteur, quelque hôte jovial est parvenu à tromper , à leur trés grande satisfaction, ses invités venus chez lui jouir de l’air de la campagne, en dissimulant dans un buisson un jeune garçon malicieux sachant imiter (avec à la bouche un roseau ou un jonc) ce chant de manière parfaitement conforme à la nature. Mais, dès que l’on prend conscience qu’il s’agit d’une tromperie, personne ne supporte longtemps d’entendre ce chant tenu auparavant pour si attrayant; et il en va de même pour tout autre oiseau chanteur. Il faut que la nature ou ce que nous tenons pour elle, soit en cause, pour que nous puissions prendre au beau comme tel un intérêt immédiat.”

La PG serait une étape supplémentaire au doute porté quant à la provenance d’un objet esthétique : non plus une technique trompeuse manipulée par un sujet humain, mais une machine autonome . L’ambiguité est un élément fondamental de l’esthétique de la PG, esthétique qui n’est pas seulement celle de la subjectivité mais aussi de l’objectivité puisqu’on s’interroge sur la provenance matérielle de l’objet culturel. Est-il humain ou ahumain ? Et s’il est ahumain, de quelle façon la machine a-t-elle été programmée par l’humain ? On peut rapprocher cela d’un test de Turing culturel qui questionnerait et mettrait en scène la limite de la conviction en une provenance artisanale, au point donc ou humain et ahumain deviennent indistincts. La PG se distingue ainsi des visualisations de données et d’une conception essentialiste ou platonicienne des chiffres. Pour la PG il n’y a pas d’isomorphie entre la source et l’effet parce que ce dernier est surtout déterminé par un spectre de possibilité externe à l’oeuvre qui est contenu chez le récepteur et qui est la stratification culturelle.

Il faut remarquer que la PG peut utiliser plusieurs processus et que selon le médium et le champ d’investigation la méthode de production change. Il y a ainsi peu de rapport entre la PG musicale et textuelle. Ce qui importe est que le résultat ne doit pas être signé par un style technologique comme on en croise souvent. La musique ne saurait être répétitive, le texte ne saurait être des fragments aléatoirement disposés et l’image ne saurait être une floculation de pixels et des vecteurs. S’Il n’y a pas un style unifié de la PG, elle se distingue du style homogène de la génération technologique. Et c’est pourquoi la PG est pop en un autre sens : elle se fonde sur la préexistence d’un champ culturel qui détermine notre perception. C’est parce qu’il y a eu de la musique déjà entendue, des images déjà vues et des histoires déjà racontées, que je peux être convaincu ou non par le résultat perçu. La PG rompt donc avec le mythe de l’innovation moderniste qui fait de la perception une différence d’intensité provoquée par une rupture dans la norme perceptive et par la production d’une nouveauté. Il y a donc un art de la reprise tel que le thématise magnifiquement Peter  Szendy dans Tubes : La philosophie dans le juke-box (2008), une oreille qui écoute avant mon écoute, un oeil qui regarde avant mon regard, un corps qui sent avant mon corps.

Il est parfois difficile de déterminer le critère qui distinguerait ce qui appartient à la PG et à la génération classique. Il faut donc s’en tenir à une enquête subtile sur les fins et les moyens esthétiques pour déterminer chaque cas particulier. Il faut remarquer que si la génération algorythmique a produit de nombreuses TG (generation technologique), la PG reste rare. Dans le domaine musical, seuls quelques chercheurs se sont engagés dans cette voie et Last Manoeuvre in the Dark (2008) de Fabien Giraud et Raphael Siboni est une forme majeure de la PG tant d’un point de vue musical qu’installatif. Dans le domaine textuel il est beaucoup facile de distinguer la PG de la TG parce que le résultat étant sémantisé la distinction se fait sur un fondement explicite. Mais c’est sans doute dans le domaine visuel que la PG reste à venir. La générativité visuelle fait en général explicitement référence à son origine algorythmique, pixels et vecteurs de toutes sortes. C’est sans doute dans le domaine de la fiction audiovisuelle générative et dans celui du jeu vidéo que la PG constitue un champ d’exploration esthétique majeur.

La PG ne me semble pas un phénomène relever exclusivement des technologies mais d’une tendance forte et ancienne dans l’histoire de l’art : le simulacre du simulacre. Ou pour le dire plus exactement : est-il possible pour une machine de produire un artifice qui serait un leurre perceptif ? Cette répétition du simulacre éprouve l’ancienneté du désir robotique, comme si nous étions pousser à répéter la fêlure de la conscience intime dans un dispositif technologique se mettant en contact avec nous comme nous nous mettions en contact avec les artifices, et inversant par là même la relation du sujet à l’objet jusqu’à venir brouiller cette distinction par un matérialisme dans lequel toute chose est mise à plat et à une égale dignité. Il y a aussi, à côté de cette historicité, un autre fondement plus économique, car il se pourrait bien que ce que nous nommons l’industrialisation, qui est un phénomène complexe et stratifié (Bernard Stiegler) soit finalement un questionnement quant à cette même lisière de l’humain et de l’ahumain. La production industrielle, les procédures d’adoption culturelles, la consommation, le désir (Lordon, Frédéric. Capitalisme, désir et servitude, 2010.) ne sont-ils pas une question posée à ce qui est en nous et à ce qui est hors de nous ? Derrière l’ambiguité de la PG qui s’interroge pour savoir si c’est humain ou si ça ne l’est pas, se cache un trouble quant à savoir ce que être humain veut dire. Ne se pourrait-il pas que sa signification soit ce trouble même auquel cas nous resterions toujours à la lisière de ce qu’être est ?