Le signe dépourvu de sens
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Un point venant du dehors de cette ambitieuse conférence : la programmation informatique, dans ce qui la différencie tant des projets mathématique que physique, performative et non pas formelle ou descriptive, n’est-elle pas une forme contemporaine privilégiée de signe dépourvu de sens? Cette question résonne dans les interstices de notre compréhension technologique, là où s’entremêlent l’abstraction pure et l’effectivité matérielle. Comment saisir l’essence de ce langage qui, tout en manipulant des symboles apparemment vides, transforme irrémédiablement le tissu même de notre réalité? Nous nous trouvons face à une énigme ontologique : le code, cette écriture silencieuse qui s’exécute dans l’obscurité des machines, échappe aux catégories traditionnelles de la signification.
Quel est le statut de ce signe informatique, suspendu entre absence et présence, entre vacuité sémantique et puissance transformatrice? Il se présente comme une entité paradoxale : dénué de référentialité intrinsèque, il génère pourtant des effets tangibles qui restructurent notre monde vécu. N’oriente-t-il pas la totalité des signes scientifiques, les faisant passer du formalisme ou de la description à l’opération performative qui modifie son objet, voire l’invente de toutes pièces? Cette mutation fondamentale dans l’ordre des signes marque peut-être le tournant décisif de notre époque, où la représentation cède la place à l’exécution, où le sens se dissout dans l’efficacité opératoire.
L’informatique cultive une inventivité singulière, qui ne procède ni par démonstration comme les mathématiques, ni par expérimentation comme la physique, mais par itération et implémentation : elle fait advenir des mondes possibles en les encodant. Sa relation au réel défie ainsi les catégories épistémologiques classiques : elle ne découvre pas le monde, elle ne le décrit pas non plus – elle le configure et le reconfigure sans cesse. Quelle est précisément cette relation au monde en tant que monde produit, non pas seulement par l’être humain dans sa subjectivité créatrice, mais aussi par la dynamique autonome du code et par l’interaction contingente entre ces deux pôles?
Le signe informatique se révèle fondamentalement asémantique : ce sont les relations algorithmiques, les opérateurs, qui définissent sa fonction dans un système syntaxique autoréférentiel. Pourtant, ce signe apparemment vide introduit paradoxalement du sens dans le monde en opérant sur lui, en le reconfigurant selon des modalités qui excèdent l’intention initiale du programmeur. Un abîme s’ouvre alors : il n’existe aucune isomorphie nécessaire entre ce signe et son opérativité, entre la structure formelle du code et ses effets dans le réel. Cette béance constitue peut-être le lieu même où se joue aujourd’hui le destin de notre rapport au monde.
La recherche contemporaine de l’absolu, dans son élan métaphysique renouvelé, ne doit pas par un retour de balancier occulter la manière dont le monde aujourd’hui se constitue concrètement et à partir de quelle opérativité technique il prend forme. Nous devons analyser en profondeur l’informativité, c’est-à-dire ce qui distingue radicalement l’informatique tant du langage naturel dans sa richesse expressive que du langage formel des mathématiques dans sa rigueur abstraite. Cette analyse constitue une voie privilégiée pour approcher l’anthropotechnologie au-delà de tout corrélationisme, pour penser la technique non plus comme simple extension de l’humain, mais comme dimension constitutive d’un monde qui se déploie selon ses propres logiques.
Il existe une relation profonde et complexe entre l’inhumain – ce qui dans la technique dépasse nos intentions et nos projections – et l’ahumain – ce qui dans le monde persiste indépendamment de notre présence. Cette relation dessine l’horizon problématique où se joue la question de “nous” et du monde sans “nous”. Nous faisons face à une double privation ontologique : d’une part, notre absence potentielle du monde devient une hantise existentielle; d’autre part, et plus fondamentalement encore, nous devenons notre “propre” hantise précisément parce qu’il n’y a plus de propriété à soi qui tienne dans cet entrelacement avec l’altérité technique qui nous constitue et nous dépasse simultanément.