Matérialisme méthodologique

3557609

La méthodologie en art prend une place croissante, colloques et livres se multiplient. Il est intéressant de s’interroger sur les multiples raisons qui explique cet intérêt. Comme je l’ai indiqué précédemment, il y a sans doute dans le recours à la méthodologie, une tentative pour fonder ce qui semble contingent et pour ainsi dire gratuit. C’est la logique de l’alibi. La création artistique est en effet régulièrement critiquée par le sens commun comme une dépense inutile à la communauté, il devient donc nécessaire de la justifier, d’en montrer la légitimité et de l’intégrer aux autres disciplines reconnues. Ceci permet aussi d’en finir avec les financements spécifiques de l’art, pour préférer financer les créations dans des cadres proches de la recherche classique.

Il y a ainsi le désir d’intégrer l’art à la recherche académique, car cette discipline était auparavant enseignée dans des écoles spécifiques (Beaux-Arts) qui disparaissent progressivement au profit d’une intégration croissante dans le modèle universitaire, qu’on puisse le déplorer ou non selon la tradition de chaque pays. On parle de plus en plus de recherche artistique, ce qui suppose une méthodologie. Celle-ci est problématique dans le champ artistique parce qu’elle suppose une universalité de la genèse (c’est parce qu’une démarche, par exemple scientifique, suit dès l’origine une méthodologie rigoureuse que ses résultats sont partageables) alors que l’art est une universalité des résultats possibles. L’universalité en art est celle du goût au sens kantien qui reste toujours suspendue au possible, qui n’est jamais actualisée (et donc jamais virtuelle) dans une communauté réelle.

Mais sans doute faut-il étendre cette problématisation de la méthodologie en art pour en faire un sujet à part entière. Est-ce un hasard si cette exigence croissante de méthode intervient précisément dans un monde dans lequel l’enseignement est de plus en plus contrôlé et rationalisé, dans lequel la question de la rentabilité prend une part de plus en plus importante, dans lequel la puissance de la bureaucratie comme moyen de contrôle sur les êtres humains ne cesse de croître ? En d’autres termes, la méthodologie est un outil de la rationalisation capitaliste, au-delà même du contenu de cette méthode, au-delà des subtilités que chacun pourra introduire dans la méthode qu’il propose (il faut remarquer que certains chercheurs développent des méthodologies des singularités, le problème c’est que s’il n’y a aucune généralité on peut abandonner le concept même de méthode qui n’est plus justifié). Je ne conteste pas la bonne foi des chercheurs de méthode en art, je pense simplement que le recours à la méthode dans son indétermination même (la méthode comme catégorie transcendantale) est surdéterminé par un champ matériel.

La méthode consiste à suivre un chemin selon un enchaînement temporel qui est reproductible. Il y a bien sûr en sciences de la sérépendité, du hasard et de l’inattendu, mais celles-ci n’interviennent qu’à la marge de la méthode, indispensables certes mais inanticipables. Et c’est sans doute pourquoi l’art enseigné est un art de la méthode : la méthode garantie l’enseignement dans sa possibilité même. Imaginez un professeur sans méthode et sans partage, dans un régime de pures singularités, délaissant donc l’autorité du discours (le sujet supposé savoir qu’il se donne à lui-même) : « Toi et toi et toi ». Comment pourrait-il alors évaluer et selon quels critères noterait-il les travaux des étudiants ? La méthode est en fin de compte le nom générique de l’autorité enseignante qui rejette loin d’elle la plasticité destructrice (l’impossibilité de dire à l’étudiant quelle forme il doit prendre). Je peux enseigner parce qu’il y a bien quelque part une connaissance universelle de l’art, si ce n’est réelle, tout du moins virtuelle, et qui est communicable dans son contenu même.

La méthode en art comme outil du capitalisme avancé est un outil de pouvoir et d’autorité. Il faut appliquer à ce désir de méthode une analyse foucaultienne et marxiste, c’est-à-dire en tout état de cause matérialiste. Trop souvent les théories méthodologiques en art restent discursives. Elles supposent une méthode pure coupée de la réalité politique et sociale d’un moment historique déterminé. La méthode n’est pas en dehors de l’histoire, elle est une histoire dont il faut déconstruire les effets autant que les histoires. Il faut articuler la méthode ainsi problématisée aux différents réseau de pouvoir : enseignement, demandes de subventions, publications, expositions, etc.

Une autre question, laissée ici en suspend, est que ce matéralisme est lui-même historiquement placé et qu’il faut également le déconstruire, du dedans.