Halles 71

Peut-être est-ce cela dont il s’agit depuis le début, non pas le quartier tel qu’il est ou tel qu’il était mais tel qu’il demeure dans cette chose qu’on appelle la mémoire et qui n’est pas vraiment la mémoire, c’est-à-dire pas vraiment une conservation fidèle des faits dans leur ordre et leur densité exacts mais plutôt une sorte de montage ou plutôt de remontage, je veux dire qu’on recompose après coup et qu’on croit se souvenir alors qu’on invente, ou plutôt qu’on invente en croyant se souvenir, les deux opérations étant sans doute identiques et indiscernables, de sorte que ce que je vais essayer de dire ici n’est pas les Halles telles qu’elles furent mais telles que je les porte maintenant, c’est-à-dire réarrangées par vingt ou trente ans de sédimentation et de déformation et d’oubli, avec des lacunes et des intensités qui n’obéissent à aucune logique sinon celle, arbitraire et souveraine, du corps qui a traversé ces rues ces nuits ces odeurs, et qui les a gardées non dans la tête mais dans les jambes dans les narines dans la paume des mains, et d’abord il faudrait dire l’odeur, non pas une odeur unique mais plusieurs superposées et non-séparables : l’odeur du béton humide des chantiers cette odeur blanche et froide de plâtre et de poussière calcaire qui piquait légèrement l’arrière de la gorge, et par-dessus ou plutôt mêlée à elle l’odeur de la rue Saint-Denis, c’est-à-dire quelque chose de plus complexe et de moins définissable, un mélange de parfum bon marché et de cuir et de graillon des restaurants antillais et de cet autre quelque chose d’animal et de chaud qui était l’odeur même de la prostitution c’est-à-dire l’odeur d’un commerce du corps exercé en plein air et en toutes saisons, les filles en cuissardes dans le froid de novembre les filles en cuissardes dans la chaleur de juillet et leur présence constante qui rendait le quartier habitable à toute heure parce qu’une rue où il y a du monde à trois heures du matin est une rue sûre même si ce monde-là n’est pas exactement celui des matins dominicaux, et j’habitais rue Saint-Marc dans le deuxième arrondissement depuis 1973 quartier de bureaux assez animé dans la journée plutôt calme le soir à dix minutes de là où tout se passait ou plutôt de là où tout allait se passer, et j’allais souvent au Bouillon Chartier rue du Faubourg Montmartre on y mangeait correctement pour pas cher et juste à côté il y avait la Galerie Vivienne un de ces passages couverts parisiens qui exhalent quelque chose de balzacien venu tout droit du dix-neuvième siècle, avec ses vieilles librairies son salon de thé et ses boutiques, et à l’époque il tombait un peu en décrépitude et un comité avait été monté pour défendre ce lieu mené par Huguette Spengler une femme brune assez âgée artiste raffinée avec beaucoup de charme et de style et qui était l’amie d’Alain Pacadis qui la soutenait dans ses articles dans Libé, et avant d’habiter dans le quartier quand les pavillons Baltard existaient encore je me souviens — ou plutôt je crois me souvenir, je me rappelle quelque chose qui ressemble à un souvenir — de ces soirées psychédéliques qui avaient lieu en 70 et 71 tout en haut de la Bourse du Commerce rue de Viarmes, les Crouille-Marteaux avec Jean-Pierre Kalfon, PLANETARIUM, les représentants du free jazz parisien, les sons montant dans la nuit sous les verrières, et les corps transpirants et l’odeur de la fumée et quelque chose d’électrique dans l’air qui n’était pas seulement la musique et c’est là me semble-t-il que je pris mon premier acide, de sorte que ces images du quartier avant le chantier sont peut-être déjà légèrement contaminées, légèrement décalées par rapport à ce qu’elles ont été, les surfaces plus lumineuses qu’elles ne l’étaient vraiment les contours moins nets les gens plus présents, et que lorsque j’essaie de les distinguer les unes des autres elles se superposent et s’amalgament, la nuit à la Bourse du Commerce et la nuit précédant la fermeture définitive des pavillons Baltard quand Deep Purple et d’autres avaient joué pour faire de ce massacre une fête, le premier acide et Black Night sous les fumigènes et les stroboscopes et la faune et le bonheur d’alors selon Patrick Eudeline qui était là lui aussi, comme si ma mémoire et la sienne s’échangeaient leurs images, comme si les mémoires des gens qui ont habité un même lieu finissent par former un dépôt commun dans lequel chacun pioche sans trop savoir ce qui lui appartient, et puis ce fut le trou, non pas immédiatement mais après la démolition des pavillons Baltard entre 1971 et 1973, et le trou était ce qu’il y avait peut-être de plus beau dans cette histoire, je veux dire non pas beau au sens esthétique mais beau au sens où quelque chose d’impossible s’était produit, c’est-à-dire un vide en plein centre de Paris, un vide non pas résiduel non pas accidentel mais délibéré et provisoire et donc habité par toutes les possibilités de ce qui allait le remplir, entouré de palissades de bois clouées à la hâte et vite couvertes de strates d’affiches que les pluies successives décoloraient rendaient illisibles fondaient en une seule surface pâle et feuilletée sur laquelle on pouvait encore distinguer par endroits un bord de lettre une couleur rescapée l’angle d’une image, quelque chose comme la stratigraphie visible du temps parisien, et Marco Ferreri en avait profité pour y tourner un western, Touche pas à la femme blanche, des cow-boys et des Indiens galopant librement dans ce vide au cœur de Paris ce qui était une idée pas plus absurde que ce qui allait suivre, et c’est pendant ce temps-là, c’est-à-dire pendant les années du chantier, c’est-à-dire pendant les années où le quartier ne savait pas encore ce qu’il allait devenir et où les loyers tombaient à rien et les baux des boutiques étaient gratuits ou presque en plein cœur de Paris, que les choses se sont passées, je veux dire les choses dont je me souviens, ou plutôt les choses dont je crois me souvenir, et parmi elles Daphné dans sa boutique rétro l’Ange Bleu rue de la Cossonerie sur la petite place qui se trouve maintenant en face de l’entrée Pierre Lescot du RER, une belle fille très sympa à queue de cheval brune avec des yeux verts magnifiques qui aimait beaucoup les rockers, et parfois c’était Nathalie du Roscouët qui tenait la boutique, et il y avait à Paris en ces temps-là trois Daphné connues : celle de l’Ange Bleu donc, et la grande Daphné qui s’était fait tout le monde et qui avait inspiré Copi pour sa pièce La Tour de la Défense, et la petite Daphné Massenet la seule à s’appeler vraiment Daphné d’ailleurs, ce qui est une façon commode de signaler que les surnoms et les réputations circulaient vite dans un quartier qui était encore à cette époque un village au sens propre du terme, c’est-à-dire un lieu où tout le monde se connaissait et où les histoires des uns alimentaient les conversations des autres et où l’on savait en entrant dans un café qui avait couché avec qui et qui avait trahi qui et qui allait bientôt quitter qui pour partir avec quelqu’un d’autre, et j’ai revu Nathalie du Roscouët en 1981 en Jamaïque, le monde est petit, elle travaillait sur le film Country Man et nous avons passé quelques jours dans une superbe villa sur les hauteurs d’Ochos Rios, et nous nous sommes retrouvés vingt-cinq ans après en septembre 2005 à une fête chez Jean Rouzaud, et je mentionne ce détail non par goût de l’anecdote mais parce que c’est précisément ce genre de chose qui constitue le tissu d’une époque, je veux dire ces trajectoires individuelles qui se croisent et se séparent et se retrouvent et qui forment ensemble quelque chose qu’on ne peut pas appeler une communauté parce que c’était trop libre trop informel trop peu délibéré pour mériter ce nom mais qui en avait la chaleur et la densité, et à côté de l’Ange Bleu je prenais le café à la terrasse des 3 Maillets avec Joël, un glandeur beau gosse un peu gigolo à voile et à vapeur qui finit par s’installer rue Quincampoix avec Catherine une ex-groupie qui m’appelait à ma conscience quand elle était bourrée dans les concerts rock de l’Olympia, et dans le juke-box on écoutait sans arrêt le Little Queenie des Stones ou les premiers Barry White ou Bohannon, et il y avait souvent là aussi un vieux révolutionnaire dont le curseur était resté bloqué en 68 et qui répétait sans cesse Ça y est je le sens les temps sont mûrs ça va exploser le grand soir est proche, je suppose qu’il attend encore, et cette figure du vieux révolutionnaire immuable dans son attente me semble maintenant non pas ridicule mais touchante, non pas absurde mais cohérente, parce que après tout le quartier était bel et bien en train de produire quelque chose, non pas la révolution qu’il attendait mais quelque chose d’analogue dans son principe, c’est-à-dire une transformation radicale et non planifiée d’un espace par ceux qui l’habitent, et peut-être est-ce cela que la révolution aurait dû être si elle avait eu lieu, une chose aussi anarchique et joyeuse et éphémère que ce qui se passait rue des Lombards rue Quincampoix rue Pierre Lescot, et le St Magloire St Denis et le Golem rue Quincampoix étaient les points de rendez-vous des gauchos du quartier, et il y avait aussi le café des Deux Saules au croisement de la rue Saint-Denis avec la rue Rambuteau, et je rentrais souvent tard le soir à pied en passant par la rue Saint-Denis, j’avais donc l’habitude de croiser les prostituées et leur présence et le passage incessant rendaient le quartier assez sûr quelle que soit l’heure, ce qui est une leçon d’urbanisme que les urbanistes n’ont jamais voulu entendre, à savoir qu’une rue vivante la nuit est une rue sûre la nuit et qu’on ne rend pas une rue sûre en la vidant de ses habitants nocturnes mais au contraire en les y maintenant, et peut-être est-ce pour cette raison entre autres que le Forum et son jardin froid et inutile sont devenus très vite un endroit dangereux, parce qu’un espace conçu par des architectes pour être traversé plutôt qu’habité est un espace sans défense, livré aux seuls qui n’ont pas d’autre endroit où aller, et parmi les premiers endroits branchés des Halles le Mother Earth’s rue des Lombards ouvert dès 1973 style underground américain baba cool, la patronne Karen Dautresme avec ses deux associées Polly qui quittait au bout de deux ans et venait y manger tous les jours et Patricia dite Trich qui laissait tomber pour aller ouvrir une boutique de bijoux navajo-turquoise dans le quatorzième qui n’existe plus, les tables très rapprochées une cave les gens les uns sur les autres des coussins partout quelques joints tournant parfois, et qui y travaillait : Victor Henderson un noir américain chanteur de soul qui sortit quelques disques et se produisait parfois au Broadway Melody dans la rue de la Ferronnerie, Anita, David, Douglas grand viking américain qui fut aussi portier au Sept et faisait fantasmer les homos même s’il ne l’était pas, Jean-Marie très baba cool avec ses longs cheveux blonds en queue de cheval, et les habitués : Baudouin, Huguette qui fut ma petite amie quelques semaines en 1974, Bernard et Lucie amis de Maria Schneider qui habitaient rue à côté Saint-Denis et recevaient leurs amis et que je vis beaucoup l’été 74 avant de partir vivre quelques mois à Londres, Paolo le Brésilien aux cheveux gris qui habitait au-dessus du Mother’s et me faisait goûter parfois des productions sud-américaines de bonne qualité, Sarah que j’avais rencontrée chez Antoine Bogey rue Saint-Honoré, Jim, Laurence Gavron et bien d’autres dont les noms me reviennent avec cette précision particulière qu’ont les noms de ceux qu’on ne reverra plus ou qu’on ne reverra que vieillis méconnaissables dans la lumière froide d’une rencontre fortuite vingt ou trente ans après, et parmi les premiers restaurants branchés il y avait aussi Joe Allen New York Style rue Pierre Lescot, et le Diable des Lombards ouvert en 1974 également style américain tenu et fréquenté surtout par des gays, et j’étais à la fête d’ouverture bien arrosée, on a terminé avec Marie France chez mon ami Richard Bouguereau qui habitait à côté rue Dussoubs, et le Conway’s immense restaurant rue Saint-Denis avec un long comptoir à l’entrée tenu par Avia une belle noire américaine ex top model dont le père avait été un boxeur renommé, il y avait d’ailleurs beaucoup de photos de boxe sur les murs, et le Madinina rue Saint-Denis tenu par Dédé un Antillais super cool où je passais parfois en fin de soirée de retour de mes pérégrinations nocturnes et où se montaient des plans showbiz en écoutant Smokey Robinson ou Isaac Hayes, et la Maison Rouge où j’allais souvent prendre un verre le soir avec Emmanuelle et Philippe et Daphné, et Serge Kruger personnage emblématique du quartier avec ses appartements successifs rue aux Ours — célèbre pour sa soirée avec les New York Dolls et la tirette du flipper remplie de coke — puis rue Pierre Lescot et rue des Lombards où il recevait sa bande et ouvrit sa boutique, Serge Kruger dont les sloogy collants sans pieds en latex brillant noir ou rose entre glam et punk-rock habillèrent toute une époque, dont on voit la photo dans Façade sur Djemila, et à la fin des années soixante-dix Serge Kruger reprit le Tango rue Au Maire pour en faire un lieu très couru consacré à la salsa et aux musiques latines, et le Royal Mondétour rue Mondétour au bord du chantier tenu par une famille d’Auvergnats où se retrouvait la bande au bandeau, Edwige Babette Paquita Gangloff et compagnie, et le Broadway Melody bar rétro rue de la Ferronnerie tenu par des gays avec une cave où on écoutait de la musique des années trente et où les assiettes de coke circulaient pas mal, et c’est là que je fis la connaissance d’Elodie Lauten de retour de New York et de Philippe Morillon par la suite ce devint le Broad un club gay, et les boutiques : l’Open Market de Marc Zermati rue du Roule puis rue des Lombards et son rival historique Harry Cover rue des Halles tenu par Michel Esteban fondateur du magazine Rock News, les deux frères ennemis à deux rues de distance où on pouvait trouver toute la discographie pré-punk puis punk, et la librairie alternative Parallèles rue des Halles depuis le début des années soixante-dix devenue lieu de référence pour toute la culture underground et militante, et Aux Innocents au 46 rue Saint-Denis brocante postmoderne ouverte en avril 1974 par Jean Segura, et Rocky Rock Hair rue de la Ferronnerie, et place Sainte-Opportune Jean Bernard grand pionnier des Halles avait ouvert les Messageries vêtements vintage et chaussures anglaises cousues main, et Survival au carrefour Turbigo-Etienne Marcel magasin d’avant-garde de Nicolas Harlé où on trouvait des vêtements high-tech de l’industrie et de l’armée, combinaisons et casques antiatomiques lunettes blindées parkas camouflages et même les néons d’Olivier Gagnère ou des tee-shirts Bazooka sérigraphiés par Henri Flesh ex-chanteur punk DJ au Palace et aux Bains avec l’aide de Fury qui travaillait aussi à Survival, le trip fin du monde survie post-atome un fantasme punk, et juste à côté l’atelier-vente de cuir de luxe de Nicolas jeans gilets western classe Indian Trading Post, et Pendora de Luxe où on ne trouvait que des vêtements rétros mieux sélectionnés qu’aux Puces dont Dominique Decoster était l’égérie et co-fondatrice, et Cow-boy Dream pur tex-mex rangées de santiags multicolores, et plus bas dans la rue Pierre Lescot d’autres fripiers fous mélangeant carreaux punks colliers de chiens et perfecto clouté manteaux d’armée et Doc Martens de skinheads avec des tuxedos fifties américains ou des boots pointues en cuir verni ou en plastique, la frénésie branchée lancée éclectique, chaque bande avait son style c’était la dictature du look, et Kenzo à la place des Victoires immense vitrine et couleurs vives, et Thierry Mugler ponctuel la place d’un cube Novo où son style science-fiction chic brillait en bleu ciel et argenté et qui avait habillé les serveurs du Palace en combinaison rouge et épaulettes dorées, et Agnès B rue du Jour près de Saint-Eustache qui ne s’y était pas trompée, et Claude Montana rue Saint-Denis, et Elisabeth de Senneville au carrefour Turbigo-Etienne Marcel styliste new wave qui multipliait les imprimés de circuits électroniques et les motifs technologiques sur sweat et blousons pour un streetwear naissant, et les chaussures Sacha faisant un tabac avec leurs nouvelles collections fréquentes, et le magasin Scooter déclinant tout ce qui plaisait dans la mouvance new wave, bijoux baroques faux Chanel accessoires Bardot, et Yohji Yamamoto et Rei Kawakubo de Comme des Garçons rue Etienne Marcel qui allaient clore le bal et lancer la mode du noir, fin du flash fluo de la new wave, et le Cours Berçot pépinière de talents de lolitas et de dandys rue Léopold Bellan entre les Halles et le Palace, et Fiorucci à l’angle de la fontaine des Innocents vendant des remakes de ce que des commandos de branchés avaient rapporté pour lui des marchés chinois mexicains ou hindous la méthode world qui dure encore, et les gays, parce qu’il faut en parler, parce que leur histoire dans le quartier est indissociable de l’histoire du quartier lui-même, et d’abord il faut dire que les Halles ne furent pas leur premier territoire parisien ni leur dernier, je veux dire qu’avant les Halles il y avait eu le Palais-Royal rive droite et Saint-Germain-des-Prés rive gauche et Pigalle toujours, et que le réseau du Palais-Royal se concentrait dans les clubs restaurants saunas brasseries de la rue Sainte-Anne, et qu’à Saint-Germain d’autres clubs d’autres restaurants d’autres cafés entouraient l’ancien Drugstore remplacé aujourd’hui par la boutique Armani, et que souvent pendant les belles journées d’été plus de deux cents homosexuels papotaient draguaient prenaient le soleil sur la terrasse de l’Orangerie des Tuileries en faisant le tour entre Saint-Germain et le Palais-Royal par le pont du Carrousel, et que tout cela existait encore quand le chantier des Halles commença et que les gays réalisèrent progressivement que ce quartier était en train d’évoluer si vite qu’il serait idiot de ne pas s’y implanter, profitant des loyers modérés de ce centre-ville encore en chantier ayant envie de vivre juste à côté des clubs qu’ils affectionnaient afin de pouvoir rentrer à pied chez eux après une nuit à Haute Tension ou au BH grand sex club de la rue du Roule, et ce qui allait tout changer fut l’inauguration de deux clubs majeurs au début des années quatre-vingt, Haute Tension rue Saint-Honoré et le Broad rue de la Ferronnerie, plus spacieux que les clubs de Saint-Germain-des-Prés qui dataient des années cinquante ou soixante, abritant plusieurs bars des backrooms et la Hi-NRG sur les pistes de danse, et le succès fut immédiat, et d’autres boîtes apparurent comme le Club au début de la rue Saint-Denis, et au fur et à mesure que les travaux avançaient des cafés avec de grandes terrasses s’installèrent face à l’ouverture du Forum, et il se créa un paseo homosexuel qui reliait les Halles au Marais via la rue Rambuteau, le lien entre ces deux quartiers venant remplacer celui qui unissait le Palais-Royal et Saint-Germain, mais les Halles étaient risquées pour les gays, le métro attirant souvent des bandes de banlieue, et au début des années quatre-vingt les skinheads se rassemblaient tous les samedis après-midi dans un local derrière le Théâtre du Châtelet, mais les gays décidés à s’installer coûte que coûte finirent par préférer le Marais quand le Forum s’acheva, ne lui trouvant que peu d’intérêt hormis la piscine toute neuve nouveau lieu de drague, et Patrick Eudeline qui a écrit sur tout cela dans Nova Magazine en décembre 2003 dit que les Halles étaient un village où nous errions petits punks des nuits entières allumés au Captagon de la rue des Lombards au Marais, voitures américaines frimeuses ou Vespa sur Sébasto rétros décadents punks gays new wave du métro Châtelet jusqu’au Brady quasi, et que ces Halles-là c’était le Gai Savoir, et il dit aussi qu’il se souvient de la nuit précédant la fermeture définitive des pavillons Baltard — c’était une des premières fois où il faisait le mur — Black Night sous les fumigènes et les stroboscopes et la faune et son bonheur d’alors, et qu’après il y eut le trou, merveilleux gouffre avec ses barricades de bois clouées à la hâte vite couvertes de strates d’affiches, et que les années du chantier furent les plus tendres des Halles, et je crois qu’il a raison même si je n’ai pas tout à fait le même souvenir de la chose, non pas parce que nous n’avons pas vécu les mêmes choses mais parce que chaque mémoire recompose à sa façon et avec ses propres manques et ses propres intensités, et que peut-être la seule vérité du quartier est dans la somme de toutes ces mémoires individuelles et contradictoires et lacunaires, c’est-à-dire dans quelque chose qu’on ne peut pas reconstituer, et Jean Rouzaud dans le même numéro de Nova Magazine dit que tous les looks des années soixante-dix et quatre-vingt avaient bouillonné dans le quartier, rétro vintage BCBG tex-mex new wave high-tech punk world total noir, revue de styles, et que ce quartier a vibré comme jamais et qu’on vit encore aujourd’hui sur pas mal d’idées qui ont jailli et tourbillonné autour du trou, et Eudeline dit qu’on avait tout élaguié taillé dans le vif imposé artificiellement des bâtisses dessinées et des logiques d’architectes, et qu’il aurait peut-être fallu attendre un siècle pour que ces quartiers s’en remettent, que tout cela soit abîmé chaussé pourrait-on dire par le temps vécu par les gens hybride et chargé d’histoire comme de souvenirs, une ville ce n’est pas un plan d’architecte c’est un puzzle hétéroclite c’est de la mémoire en marche ce sont les gens qui font la ville bien sûr et pas les architectes, et il avait raison, et Christian Mourlon qui avait lui aussi écumé le quartier dit qu’il avait vu disparaître les grossistes de fromage de La Reynie côtoyant les filles, drôle de mélange d’odeurs, la rue Quincampoix la rue de l’Ours pour laisser la place à Beaubourg et aux boutiques pour touristes, et que sa grand-mère habitait rue Saint-Martin à l’angle de la rue des Lombards et que juste derrière la Fnac côté livraison il y avait en 66 et 67 quand il avait treize ou quatorze ans un hôtel de putes de bon niveau, le spectacle ne laisse pas indifférent, et que rue Quincampoix c’était la survivance du Paris du dix-neuvième siècle et les filles y étaient trip sado-maso, et puis ce fut la fin, non pas brusquement mais progressivement, les années quatre-vingt firent croire un temps que la fête continuait, il faisait bon encore dîner au Bleu Nuit sortir au Tango ou aux Bains-Douches regarder les fringues chez Fiorucci, puis ce fut la fin, on allait certes encore aux Halles, histoire de trouver une chemise western chez un des fripiers vintage de revendre des services de presse imbuvables chez Parallèles, oui au long de ces longues années il y eut toujours une bonne raison le magasin Scooter le Centre-Ville un styliste gothique ou un collector oldies but goodies pour descendre aux Halles, on y allait mais on n’y traînait plus, la subtile mécanique était cassée façon désamour, et le Forum devint rapidement une oasis pour braqueurs montés de la banlieue en RER, seule la nouvelle Fnac froide et sans image réussissant par sa puissance de frappe à se faire une place, les boutiques mode fermant les unes après les autres, et les froids bâtiments de Ricardo Bofill issus semblait-il d’un cauchemar lovecraftien avec toute cette eau croupie et ces colonnes froides qui avaient fait du quatorzième de jadis un no man’s land avaient commencé leur travail de désertification, il n’y a plus d’après à Saint-Germain plus de Halles ni de Montparnasse-Plaisance, seuls Pigalle et Belleville se battant encore contre restructurations et bobotitude, et Chirac avait promis l’odeur de la frite au Forum, il obtint celle des sacs de couchage sales des squatteurs on y entendit le sifflet des flics et le hurlement à la mort des chiens mais rien d’autre, et il resterait à dire les chiffres, non pas pour conclure mais parce que les chiffres ont parfois cette ironie sèche qui vaut mieux que n’importe quel commentaire : quinze hectares de zone piétonne la plus grande d’Europe, cent millions de voyageurs RER et RATP en 2001, huit cent mille voyageurs traversant chaque jour les espaces du métro ou du RER, trente-cinq mille entrées en moyenne chaque jour par la porte Lescot du Forum, huit cents locaux commerciaux en surface cent quatre-vingts dans le Forum, quarante et un millions de visiteurs par an au Forum, six mille neuf cent quarante et un habitants dans le quartier en 1999 dont quarante-trois pour cent entre vingt et trente-neuf ans, quarante pour cent du chiffre d’affaires du centre commercial réalisé par la Fnac, et six dealers réguliers dans le jardin des Halles selon la police, dealant du shit et des carambars, et cette dernière précision — le shit et les carambars — est peut-être la plus belle de toutes, non pas parce qu’elle est drôle bien qu’elle le soit mais parce qu’elle dit quelque chose de précis sur ce que le quartier était devenu, c’est-à-dire un lieu pour adolescents, non pas pour les adolescents de dix-sept ans qui erraient allumés au Captagon dans les Halles des années soixante-dix et qui étaient en train d’inventer quelque chose, mais pour des adolescents-consommateurs venus en RER de la banlieue pour acheter des chaussures de marque dans les galeries souterraines et manger des carambars dans le jardin glacial de Ricardo Bofill, et il faudrait finir sur cette image du trou, non pas le trou tel qu’il est maintenant comblé recouvert administré mais le trou tel qu’il fut pendant ces années-là, c’est-à-dire un manque en forme de promesse, un vide qui était aussi une plénitude, je veux dire que le trou contenait toutes les possibilités de ce qui pourrait le remplir et que dès l’instant où on l’a rempli on a choisi une possibilité parmi toutes les autres et donc supprimé toutes les autres et que c’est cela sans doute la tristesse des villes rénovées, non pas que ce qui a été fait soit mauvais — bien que dans ce cas précis ce soit aussi le cas — mais que ce qui a été fait ait fermé ce qui était ouvert, ait substitué une réalité à toutes les réalités possibles, et qu’on ne puisse plus jamais savoir ce que ce lieu aurait pu devenir si on lui avait laissé le temps de se faire lui-même, si les gens qui l’habitaient avaient pu continuer leur travail lent et anarchique et collectif, le travail de ceux qui n’ont pas les moyens d’être ailleurs et qui font des endroits où l’on veut être.