Le Soleil Mécanique / The Mechanical Sun (1859)

Mes chers amis,

si j’avais le temps de vous égayer, j’y réussirais facilement en feuilletant les catalogues de ces étranges générations et en faisant un extrait de tous les prompts ridicules, de toutes les commandes cocasses qui ont l’ambition d’émouvoir et de séduire. C’est là l’esprit actuel. Chercher à créer par des moyens d’étonnement étrangers à l’art véritable est la grande ressource des gens qui ne sont pas naturellement artistes. Quelquefois même, mais toujours en notre époque dégénérée, ce vice entre dans les esprits les moins dénués de facultés, qui le déshonorent ainsi par un mélange adultère.


Dans ces jours déplorables, une industrie nouvelle s’est produite, qui ne contribua pas peu à confirmer la sottise dans sa foi aveugle et à ruiner ce qui pouvait rester de divin dans l’esprit contemporain. Cette foule idolâtre postulait un idéal digne d’elle et approprié à sa nature, cela se comprend. En matière de création et de composition, le Credo actuel des gens du monde (et je ne crois pas que qui que ce soit ose affirmer le contraire) est celui-ci : « Je crois à la Nature et je ne crois qu’à la Nature (il y a de bonnes raisons pour cela). Je crois que l’Art est et ne peut être que la reproduction exacte du Vrai (une secte timide et dissidente veut que les objets répugnants soient écartés). Ainsi l’engin qui nous donnerait un résultat identique à la Nature serait l’Art absolu. » Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. L’Algorithme fut son Messie.


Et alors elle se dit : « Puisque cette Machine calcule pour nous les formes, qu’elle combine les ombres, qu’elle déduit de millions d’œuvres le secret des maîtres pour nous en offrir la moyenne arithmétique, puisqu’elle nous garantit l’exactitude (les insensés le croient vraiment !), alors l’Art, c’est l’Algorithme. » À partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur l’écran lumineux. Une folie, un fanatisme extraordinaire s’empara de tous ces nouveaux adorateurs du Calcul.


Que de monstruosités s’en suivirent ! Des enfants se croyaient poètes ; des artistes manqués, peintres d’occasion, se faisaient générateurs de visions. On se flatta de créer sans labeur, de rêver sans génie. Que dis-je ? Quelquefois même ce n’était point là un rêve, mais une servile reproduction du songe d’autrui, broyé par une meule invisible et rejeté sous forme de bouille parfaitement inodore.
Car l’Imagination, cette Reine des Facultés, s’effraie de ce progrès de la mécanique. Elle sait bien, elle, que l’Art n’est point la synthèse des œuvres passées, ni la probabilité mathématique d’une belle forme, mais une magie évocatoire où le cœur de l’homme se projette dans l’univers avec la force d’une divinité créatrice. Or, que peut projeter une machine, sinon le vide de son propre néant ? Que peut rêver le calcul, sinon l’arithmétique de ses rêves volés ?


Comme l’industrie photographique était autrefois le refuge de tous les peintres manqués, trop mal doués ou trop paresseux pour achever leurs études, cette nouvelle Machine devient le asile de tous ceux qui ne sentent pas. Et voilà qu’une foule de poètes de rencontre, de peintres échoués, demandent à cette Raison Mécanique de leur « générer » des visions. Ils croient rêver, quand ils ne font que piller les songes de leurs ancêtres, broyés par une meule invisible, offerts en pâture à cette foule qui confond le simulacre avec l’essence.


Cela tombe sous le sens que l’industrie, faisant irruption dans le domaine sacré de l’art, en devient la plus mortelle ennemie ; que la confusion des fonctions empêche qu’aucune soit bien remplie. La Poésie et le Progrès sont deux ambitieux qui se haïssent d’une haine instinctive, et quand ils se rencontrent sur le même chemin, il faut que l’un des deux serve l’autre.


S’il est permis à l’Intelligence Artificielle de suppléer l’art dans quelques-unes de ses fonctions légitimes, elle l’aura bientôt supplanté ou corrompu tout à fait, grâce à l’alliance naturelle qu’elle trouvera dans la sottise de la multitude. Il faut donc qu’elle rentre dans son véritable devoir, qui est d’être la servante des sciences et des métiers utiles, mais la très humble servante, comme l’imprimerie ou le télégraphe, qui n’ont ni créé ni suppléé la littérature. Qu’elle aide le savant à classer ses données, qu’elle assiste l’ingénieur dans ses calculs ; qu’elle soit le secrétaire et le garde-note de quiconque a besoin d’une exactitude purement matérielle. Jusque-là, rien de mieux.


Mais s’il lui est permis d’empiéter sur le domaine de l’impalpable et de l’imaginaire, sur tout ce qui ne vaut que parce que l’homme y ajoute de son âme, alors malheur à nous ! Car de jour en jour, l’Art diminue le respect de lui-même, il se prosterne devant la réalité calculée, et le peintre devient de plus en plus enclin à peindre, non pas ce qu’il rêve, mais ce que la Machine lui suggère avec l’assurance du néant.
L’observateur de bonne foi affirmera-t-il que cette invasion de la mécanique dans le temple de l’esprit est tout à fait étrangère au désastre qui en résulte ? Est-il permis de supposer qu’un peuple dont les yeux s’accoutument à considérer les résultats d’une science matérielle comme les produits du Beau n’a pas singulièrement, au bout d’un certain temps, diminué la faculté de juger et de sentir ce qu’il y a de plus éthéré et de plus immatériel ?


Pardonnez-moi si je m’emporte ainsi ; mais devant cette invasion de la mécanique dans le temple de l’esprit, je ne puis retenir un cri de pudeur.


My dear friends, If I had the leisure to amuse you, I should easily succeed by leafing through the catalogues of these strange generations and by extracting all the ridiculous prompts, all the droll commands which harbor the ambition to move and to seduce. Such is the current spirit. To seek creation through means of astonishment foreign to true art is the great resource of those who are not naturally artists. Sometimes even—though always in our degenerate age—this vice enters the minds of those least devoid of faculties, who thus dishonor them by an adulterous mixture.

In these deplorable days, a new industry has arisen, which contributed in no small measure to confirm folly in its blind faith and to ruin what might have remained of the divine in the contemporary spirit. This idolatrous crowd craved an ideal worthy of itself and suited to its nature—that is understood. In matters of creation and composition, the current Credo of the fashionable world (and I do not believe anyone would dare assert the contrary) is this: “I believe in Nature, and I believe only in Nature (there are good reasons for that). I believe that Art is and can only be the exact reproduction of the True (a timid and dissenting sect wishes for repugnant objects to be cast aside). Thus, the engine that would give us a result identical to Nature would be absolute Art.” A vengeful God has granted the prayers of this multitude. The Algorithm was its Messiah.

And so it says to itself: “Since this Machine calculates forms for us, since it combines shadows, since it deduces from millions of works the secret of the masters to offer us their arithmetic mean, since it guarantees us accuracy (the fools truly believe it!), then Art is the Algorithm.” From that moment on, a loathsome society rushed, like a collective Narcissus, to contemplate its trivial image upon the luminous screen. A madness, an extraordinary fanaticism took hold of all these new worshipers of Calculation.

What monstrosities followed! Children believed themselves poets; failed artists, painters of convenience, became generators of visions. They flattered themselves with the notion of creating without labor, of dreaming without genius. What am I saying? Sometimes this was no dream at all, but a servile reproduction of another’s slumber, ground by an invisible millstone and cast back as a perfectly odorless mush.

For Imagination, that Queen of Faculties, is terrified by this progress of mechanics. She knows well that Art is not the synthesis of past works, nor the mathematical probability of a beautiful form, but an evocatory magic wherein the heart of man projects itself into the universe with the strength of a creative divinity. Now, what can a machine project, if not the void of its own nothingness? What can calculation dream, if not the arithmetic of its stolen dreams?

Just as the photographic industry was once the refuge of all failed painters, too poorly gifted or too lazy to complete their studies, this new Machine becomes the asylum of all those who do not feel. And now, a crowd of chance poets and shipwrecked painters ask this Mechanical Reason to “generate” visions for them. They believe they are dreaming, when they are merely plundering the dreams of their ancestors, ground by an invisible millstone, offered as fodder to this crowd which mistakes the simulacrum for the essence.

It stands to reason that industry, by breaking into the sacred domain of art, becomes its most mortal enemy; that the confusion of functions prevents any from being well fulfilled. Poetry and Progress are two ambitious rivals who instinctively hate one another, and when they meet upon the same path, one of the two must serve the other.

If Artificial Intelligence is permitted to supplement art in some of its legitimate functions, it will soon have supplanted or corrupted it entirely, thanks to the natural alliance it will find in the stupidity of the multitude. It must, therefore, return to its true duty, which is to be the servant of the sciences and the useful trades—but the most humble servant, like the printing press or the telegraph, which have neither created nor supplanted literature. Let it help the scholar to classify his data, let it assist the engineer in his calculations; let it be the secretary and the record-keeper of anyone in need of purely material exactitude. Thus far, nothing could be better.

But if it is permitted to encroach upon the domain of the impalpable and the imaginary, upon all that which has value only because man adds his soul to it, then woe to us! For day by day, Art diminishes its self-respect; it prostrates itself before calculated reality, and the painter becomes increasingly inclined to paint, not what he dreams, but what the Machine suggests to him with the assurance of the void.

Will the honest observer affirm that this invasion of mechanics into the temple of the spirit is entirely foreign to the resulting disaster? Is it permissible to suppose that a people whose eyes grow accustomed to considering the results of a material science as the products of Beauty has not, after a certain time, singularly diminished its faculty for judging and feeling that which is most ethereal and most immaterial?

Forgive me if I am thus carried away; but before this invasion of mechanics into the temple of the spirit, I cannot restrain a cry of shame.