Le nom des choses

Scénario d’un court-métrage filmé avec des amis et non-monté (pour l’instant).

Que reste-t-il de nous quand nous ne sommes plus capables de nommer ce qui nous entoure ? Pour cet homme, la réalité ne tient qu’à des petits morceaux de papier.

L’homme vit seul dans un appartement où chaque objet, du balai à la poubelle, porte une étiquette blanche indiquant son nom. Ce n’est pas une manie, c’est une survie : pour lui, les mots s’effacent et, avec eux, le sens du monde. Il passe ses journées à vérifier la perpendicularité de son mobilier et à soigner une plaie imaginaire sur sa joue, vestige d’une identité qui le gratte.

Sa routine est brisée par l’intrusion de spectres de son passé : un ami d’enfance qui ne reconnaît plus sa voix, des parents qui entrent avec leurs propres clés comme s’il n’était déjà plus là, et une femme mystérieuse qui commence à arracher ses précieuses étiquettes.

Tandis que l’homme s’enfonce dans le silence, un Passant énigmatique commence à le suivre, puis à le devancer. Ce double parfait, plus “vivant” que lui, s’apprête à prendre sa place au bureau, dans sa famille et dans sa propre vie. L’homme ne lutte pas ; il attend la libération finale : celle de ne plus avoir à porter le nom de ce qu’il est.




I. LE MATIN

SCÈNE 1 INT. APPARTEMENT,MATIN

Silence. Lumière grise. L’appartement est petit, ordonné à l’excès. Sur chaque objet visible, un petit papier blanc est collé. On ne lit pas encore ce qui est écrit dessus. Une main plie soigneusement une feuille avant de la jeter à la corbeille. Au passage, les doigts effleurent l’étiquette collée sur le bord. Un geste machinal, presque tendre. L’homme traverse la cuisine, prend le sac poubelle. Sa main frôle au passage chaque surface, chaque étiquette.


II. L’HOMME RANGE SON APPARTEMENT

SCÈNE 2 INT. APPARTEMENT,MATIN (SUITE)

L’homme est torse nu. Il ouvre un placard. Gros plan sur sa main qui saisit un balai,et s’attarde une seconde sur l’étiquette collée au manche. On ne lit toujours rien. Série de plans brefs, répétitifs, légèrement accélérés. Il balaie, range, déplace. Un plan de coupe : des ciseaux, des petits papiers découpés, un stylo bille posé en travers. L’un des papiers est vierge. Il s’immobilise. Lâche le balai. S’avance vers un point précis du salon, se retourne. Il inspecte. Sa main monte vers sa joue. Son regard se fige. On ne voit rien d’anormal. Il s’avance. Un objet est légèrement décalé,quelques millimètres. Il le replace. Parfaitement perpendiculaire. Il retourne à son point d’observation. Se gratte encore la joue. Lentement, il glisse l’index entre ses lèvres. Sourit.


III. L’HOMME, DANS LA RUE ET AU TRAVAIL

SCÈNE 3 INT. SALLE DE BAIN,MATIN

Des gouttes tombent dans l’eau du lavabo. Plans coupés, brefs. L’homme se lave. Il fait mousser le savon,effleure une étiquette sur le tube. Il rince son visage. Il recommence à frotter sa joue. Plus fort. Encore plus fort. Il s’arrête brusquement. Se regarde. Pose la paume à plat sur sa joue. Il tend la main vers le miroir et le caresse, du même geste précis qu’il réserve aux étiquettes. Le miroir n’a pas d’étiquette. Fondu au noir.

SCÈNE 4 EXT. RUE,JOUR

Travelling arrière. L’homme marche, costume gris, sacoche qui se balance. Il croise quelqu’un, continue son chemin. La personne s’arrête. Se retourne. Le dévisage.

SCÈNE 5 INT./EXT. BUILDING,JOUR/SOIR

Plan large. Murmures, claviers, cliquetis de montres. L’homme monte un escalier. Un inconnu l’attend en bas,il pose un doigt sur sa bouche. Une main surgit et lui couvre les yeux. Caméra épaule, tremblements. Le soir, dans la rue. L’homme court. Mains attachées dans le dos, cagoule noire sur la tête,il tient sa sacoche entre les dents.


IV. L’AMI D’ENFANCE

SCÈNE 6 INT. APPARTEMENT,NUIT

L’homme rentre tard. Il se poste à son point d’observation, titubant. Il voit l’objet. Dérangé depuis le matin. Il regarde autour de lui, vérifie la porte, les fenêtres. S’avance pour ranger l’objet. L’objet tombe. La sonnerie retentit.

SCÈNE 7 INT. APPARTEMENT,NUIT (SUITE)

L’objet au sol. Des pas, une porte. L’ami entre, s’assoit sans qu’on le lui propose.

L’AMI J’ai appelé hier. Ça a sonné longtemps.

L’homme s’assoit. Ne répond pas.

L’AMI (CONT’D) (regardant l’appartement, sans insister) T’as fait du rangement.

L’HOMME Tu veux boire quelque chose.

L’AMI Non.

Long silence. L’ami regarde sa montre. La remet dans sa poche. La ressort.

L’AMI (CONT’D) Au fait,le prénom de ta voisine, en bas. Tu te rappelles ?

L’HOMME Pourquoi.

L’AMI Comme ça.

L’homme regarde ses mains. Il commence à compter sur ses doigts, puis arrête.

L’HOMME Non.

L’AMI Moi non plus.

Un temps.

L’AMI (CONT’D) On est passés devant le café hier. Celui où on allait avant. Y’a une banque maintenant.

L’HOMME Ah.

L’AMI T’as pas demandé qui c’est, on.

L’homme se caresse la joue. Absent.

L’AMI (CONT’D) (plus bas) Bon.

Il se lève. Reste debout.

L’AMI (CONT’D) J’ai croisé quelqu’un en bas. Il montait. Il avait l’air de chercher.

L’HOMME Quel étage.

L’AMI Il m’a pas dit.

Un temps.

L’AMI (CONT’D) Il m’a dit bonsoir comme si on se connaissait.

L’homme lève la tête.

L’HOMME Vous vous connaissez ?

L’AMI (il sourit, fatigué) Maintenant je sais plus.

Flash noir.

L’AMI (CONT’D) (presque pour lui-même, sur le pas de la porte) Moi aussi je dors mal en ce moment.

L’homme, tête baissée, recroquevillé.

L’HOMME Reste pas debout dans le couloir.

L’AMI Je suis plus dans le couloir.

La porte est déjà fermée.

SCÈNE 8 INT. SALLE DE BAIN,NUIT

L’homme nu devant le miroir.

L’HOMME Tu m’as pas dit bonsoir.

Il tend la main,trop loin pour atteindre le miroir.

L’HOMME (CONT’D) On se connaît, pourtant.

Il sourit. Noir.


V. LE RETOUR AU MATIN

SCÈNE 9 INT. APPARTEMENT,MATIN

Une main enfouie dans les draps. Elle bouge. Caméra épaule. L’homme sort de la chambre en se tenant aux murs. Il s’arrête. Ses parents sont assis à la table. Manteaux sur le dos. La mère commence à se lever en souriant. Elle vient pour l’embrasser. Il la repousse. Elle tombe. Plongée. La mère par terre. L’homme de dos.

LA MÈRE (depuis le sol, presque joyeuse) J’ai glissé.

Elle se relève très lentement. Sort un mouchoir. Tousse.

LE PÈRE (calme, sans le regarder, à sa femme) Tu vois bien qu’il a du travail.

L’HOMME On est quel jour.

LE PÈRE Mardi.

L’HOMME Vous êtes venus un mardi.

LA MÈRE On était dans le quartier.

Silence. Le père regarde le mur,précisément à l’endroit où il y a une étiquette. Il ne la commente pas.

L’HOMME (à mi-voix) J’ai pas entendu la sonnette.

LA MÈRE On a la clé.

L’HOMME Depuis quand.

LA MÈRE Depuis toujours.

Elle s’avance vers la chambre. Elle s’agenouille, rampe presque vers la porte.

LA MÈRE (CONT’D) (à voix basse, vers la chambre) Bonjour ?

L’HOMME Y’a personne.

LA MÈRE (toujours à genoux) Alors je peux faire le lit.

L’HOMME Non.

Elle baisse la tête, ne se relève pas tout de suite.

LE PÈRE Laisse.

Ils se rassoient tous les trois. Triangle autour de la table. Ils se tiennent les mains sans l’avoir décidé.

LE PÈRE (CONT’D) On est bien comme ça.

Un temps. La mère regarde son fils longuement, sans rien dire. Puis :

LA MÈRE Tu te ressembles.

L’homme la regarde.

LE PÈRE Ta chambre, en bas, elle est restée.

L’HOMME Je sais.

SCÈNE 10 EXT. RUE,JOUR

Caméra épaule, gros plan sur le visage. L’homme marche vite. Il murmure.

L’HOMME Mardi. Mardi. Mardi.

Une main se pose sur son épaule. Un passant,celui entrevu plus tôt,penche la tête vers son oreille.

LE PASSANT Vous montez ?

L’homme se dégage. Monte l’escalier de son immeuble en trébuchant.


VI. L’AMIE

SCÈNE 11 INT. APPARTEMENT,SOIR

Caméra subjective. L’homme ouvre la porte. Dans le couloir, il s’arrête. Une femme en déshabillé est assise à la table. Elle mange du maïs, tête penchée, cheveux sur le visage. Elle prend une cuillerée, la recrache dans la cuillère, puis la réabsorbe.

LA FEMME (sans lever la tête) T’as changé la serrure.

L’HOMME (depuis le couloir) Non.

LA FEMME Alors c’est moi qui ai changé de clé.

Un temps. Elle continue de manger.

LA FEMME (CONT’D) J’ai pris une cuillère dans le tiroir. Y’a un papier collé dessous. (elle retourne la cuillère, regarde) « Cuillère ». C’est toi qui as écrit ?

L’HOMME Oui.

LA FEMME Tu te trompais jamais avant.

Plan sur le couloir vide derrière l’homme. Elle frotte maintenant un couteau contre sa paume. Regard dans le vide, de profil.

LA FEMME (CONT’D) Il y a une chose que je voulais te dire en arrivant. Je l’ai oubliée dans l’escalier.

Elle sort des vêtements d’une valise. Comme si elle s’installait. Chaque vêtement, elle le repasse de la main,efface des taches invisibles.

LA FEMME (CONT’D) C’était important. C’était même pour ça que je suis venue.

Elle plie un pull. Le déplie. Le replie autrement.

LA FEMME (CONT’D) Tu te souviens du nom du chien des voisins, à Sète ?

L’HOMME (très bas, depuis le couloir) Non.

LA FEMME Moi non plus. Mais je l’appelais tous les jours.

Un temps.

LA FEMME (CONT’D) Tu vois,j’ai des trous, moi aussi. Mais les miens sont pas étiquetés.

De dos, elle gratte avec le couteau une des étiquettes collées au mur. Le papier se décolle lentement. Elle le pose à côté d’elle sur la table, à plat.

LA FEMME (CONT’D) Voilà. Une de moins.

L’HOMME (depuis le couloir, très bas) Lequel.

LA FEMME Je te dirai pas.

Elle gratte un deuxième. Pose le papier sur le premier. Pile bien alignée.

LA FEMME (CONT’D) Au début j’ai cru que c’était pour rire. Après j’ai cru que c’était pour moi.

Un temps.

LA FEMME (CONT’D) J’ai mis longtemps à comprendre que c’était pour toi.

L’HOMME (depuis le couloir) J’arrive pas à entrer.

LA FEMME (sans se retourner) Y’a pas d’étiquette sur la porte.

Caméra épaule. On avance vers l’homme immobile dans le couloir. La sonnerie retentit quand on arrive à sa hauteur.


VII. LE PASSANT PREND LA PLACE

SCÈNE 12 INT. APPARTEMENT,NUIT

L’homme attend derrière la porte, la tête appuyée contre le bois. Deuxième sonnerie. Il ouvre. Le passant entre sans un mot. Il se place au point d’observation,celui du matin, celui de toujours. L’homme s’assoit à la table, dos à lui.

LE PASSANT T’as un bel angle, d’ici.

Silence. Le passant regarde autour de lui, lentement.

LE PASSANT (CONT’D) Ta mère m’a embrassé ce matin.

Un temps.

LE PASSANT (CONT’D) Elle s’est pas trompée. Elle s’est juste pas reprise.

L’homme ne bouge pas.

LE PASSANT (CONT’D) Ton ami est passé devant moi dans l’escalier. Il m’a dit bonsoir. Je lui ai répondu de ta voix. Il a continué à descendre.

Un temps.

LE PASSANT (CONT’D) Au bureau ils m’attendent demain.

L’homme se caresse la joue.

L’HOMME (tête baissée) Et les étiquettes.

LE PASSANT Garde-les.

L’HOMME J’aurai plus besoin de savoir le nom des choses.

Le passant sourit. Ne répond pas. Plan large sur le couloir et la porte. Le passant enfile les habits de l’homme. Prend la sacoche. À la porte, il s’arrête. Revient sur ses pas. Il prend une étiquette vierge sur la table, un stylo. Il écrit quelque chose dessus,on ne voit pas quoi,et la colle sur la poitrine nue de l’homme assis. Il salue. Il part travailler. On ne voit pas l’homme.

FIN



DECOUPAGE

NOTE GÉNÉRALE — SIGNATURE SONORE

Trois drones discrets, jamais commentés à l’image, jamais identifiés comme musique :

Drone Aappartement : bourdonnement très basse fréquence, autour de 50Hz, à peine audible. Présent dès la scène 1. S’intensifie imperceptiblement à chaque scène intérieure. À la scène 12, on devrait pouvoir le sentir dans le ventre plus que l’entendre.

Drone Bsalle de bain : un sifflement très aigu, presque acouphène, qui apparaît seulement quand l’homme est face au miroir. Disparaît à la coupe.

Drone Cextérieur : un grondement urbain bas, comme un métro lointain qui ne passe jamais. Présent rue et bureau. Continue à se faire entendre pendant trois secondes après la coupe — déborde sur le plan suivant.

Hors-champ sonore permanent : chiens lointains jamais vus, conversations étouffées derrière les murs jamais identifiées, un train qu’on ne devrait pas pouvoir entendre depuis cet immeuble.

Lumière : sources visibles dans le cadre (lampes allumées même en plein jour, ampoules nues), contrastes durs, beaucoup d’ombres profondes. L’appartement n’a pas de plafonnier — uniquement des lampes basses, qui découpent le sol et laissent les visages à mi-ombre — ce qui, combiné à la règle des visages, signifie que les visages sont systématiquement coupés par l’ombre quand le cadrage frôlerait leur intégrité.


SCÈNE 1 — INT. APPARTEMENT — MATIN

1. Insert macro 100mm. Étiquette sur la corbeille. Une feuille pliée tombe. Doigts qui effleurent. 6 sec. Drone A entre.

2. Plan-séquence large fixe. 28mm. Cuisine en enfilade. Lampe à abat-jour allumée à droite. L’homme entre par la gauche, torse nu, traverse en frôlant chaque surface, sort par la droite avec le sac poubelle. La caméra est placée à une hauteur telle que sa tête est systématiquement coupée par le haut du cadre quand il traverse — on voit le corps jusqu’aux épaules, jamais plus haut. 25 sec. Un chien aboie trois fois au loin.


SCÈNE 2 — INT. APPARTEMENT — MATIN (SUITE)

3. Plan-séquence large fixe. 28mm. Salon. Même principe de cadrage : la caméra est placée bas, le sommet du cadre s’arrête à hauteur d’épaules. L’homme entre, ouvre le placard, prend le balai, balaie, range, déplace la tasse. Quand il s’immobilise, on voit son torse, ses bras, le bas de son cou. Pas sa tête. Il s’avance vers la caméra et sort par le bas. Salon vide. 55 sec.

4. Insert. 100mm. Sa main qui prend le balai. L’étiquette du balai. Le bois. 6 sec.

5. Plan moyen fixe. 50mm. Plan de dos cette fois — point d’observation. L’homme se tient debout, vu strictement du dos, légèrement décentré. Sa main droite remonte, on la voit toucher sa joue par-derrière — on devine le geste sans voir le visage. 20 sec. À la dixième seconde, dans le coin supérieur droit du cadre, sur le mur du fond, une ampoule clignote une fois. L’homme ne bouge pas.

6. Insert. 100mm. Ciseaux, papiers découpés, stylo. Un papier vierge. 6 sec.

7. Gros plan. 100mm macro. Bouche seule, frontale, isolée par la pénombre. La caméra est cadrée serrée sur le bas du visage uniquement — pas de nez, pas de menton complet, pas d’œil. Lèvres, dents partiellement visibles, un peu de peau autour. L’index entre lentement entre les lèvres. Sourire — qu’on lit aux commissures. 14 sec. La fixité devient inconfortable, et l’absence du reste du visage la rend encore plus.


SCÈNE 3 — INT. SALLE DE BAIN — MATIN

Drone B entre.

8. Plan moyen fixe. 50mm. L’homme face au miroir, strictement de dos. On voit ses épaules, sa nuque, et dans le miroir, seulement le bas de son visage et le haut de son torse — la moitié supérieure de son visage est coupée par le haut du cadre du miroir lui-même. Astuce de scénographie : le miroir est placé bas, ou le personnage est cadré de façon à ce que le reflet ne montre jamais ses yeux. Il se lave le visage, frotte sa joue, plus fort. 25 sec.

9. Plan rapproché. 100mm. Sa bouche dans le reflet du miroir, isolée. L’eau coule dans le cadre, brouille par moments. Il s’arrête. Une main entre dans le cadre et se pose à plat sur la joue — on ne voit que les doigts contre la peau. La main tend vers le miroir, le caresse. 15 sec.

10. Pendant ce plan, à environ la dixième seconde, dans le coin supérieur gauche du miroir, en arrière-plan flou, on distingue pendant un peu moins d’une seconde une silhouette d’homme debout dans le couloir. La silhouette est sans visage — coupée par le haut du miroir elle aussi. Le plan ne souligne pas. Continuité du plan 9.

11. Fondu au noir. 4 sec. Drone B continue trois secondes dans le noir, puis se coupe sec.


SCÈNE 4 — EXT. RUE — JOUR

12. Travelling arrière steadicam. 35mm. L’homme marche face caméra — mais la caméra est cadrée à hauteur de poitrine. On voit son cou, la sacoche qui se balance, ses mains, son costume. Pas son visage. 15 sec. Drone C présent. Au fond du cadre, un autre piéton traverse, lui aussi cadré à mi-corps par hasard de composition — c’est le passant, mais on ne le sait pas encore.

13. Plan fixe. 85mm. Le premier passant (pas le double) s’est arrêté de dos au milieu de la rue. Se retourne. Caméra cadrée sur ses mains et son cou — on voit qu’il dévisage par l’orientation du corps, pas par le visage. 10 sec. Trop long. Le geste de chercher est dans les épaules.


SCÈNE 5 — INT./EXT. BUILDING — JOUR/SOIR

14. Plan large fixe. 28mm. Hall de bureaux. Lumière néon dure. Drone C s’intensifie. Murmures, claviers, cliquetis. Le cadre est divisé horizontalement à mi-hauteur par les cloisons des bureaux — on voit les corps assis jusqu’aux épaules, et au-dessus, seulement des nuques. L’homme traverse vers l’escalier — sa tête sort du cadre par le haut quand il avance. 12 sec. En arrière-plan, une nuque immobile à un bureau — elle ne tape pas.

15. Plan rapproché contre-plongée. 50mm. Le doigt sur la bouche de l’inconnu — cadré sur la bouche et la main seulement. 4 sec.

16. Plan subjectif. La main qui recouvre l’objectif. Noir. 3 sec. Le drone C ne s’interrompt pas.

17. Caméra épaule, instable. 35mm. Rue nuit. L’homme court vers la caméra — cagoulé. La cagoule résout le problème naturellement : pas de visage, pas de problème de cadrage. Sacoche entre les dents (on voit la sacoche, on devine la bouche). 12 sec. Aucun son urbain — seulement le souffle et les pas. Drone C plus bas.


SCÈNE 6 — INT. APPARTEMENT — NUIT

18. Plan large fixe. 28mm. Entrée. L’homme entre, titube. Son ombre est gigantesque sur le mur — c’est l’ombre qui a un visage, ou plutôt qui le suggère. Lui, dans le cadre, est vu de dos, ou trop bas pour que la tête y soit. 8 sec.

19. Plan-séquence. 35mm. Caméra à hauteur poitrine, fixe. Il rejoint son point d’observation, regarde, voit l’objet décalé, s’avance, tend la main. La tête sort en permanence par le haut du cadre. L’objet tombe. 20 sec. Sonnerie longue. Drone A monte légèrement.


SCÈNE 7 — INT. APPARTEMENT — NUIT (SUITE)

20. Plan-séquence frontal unique. 40mm. Plan large fixe sur la table. Les deux hommes assis face à face de profil. La lampe basse posée entre eux éclaire strictement leurs mains, le bas de leurs vêtements, le rebord de la table. Tout le reste — visages, épaules — est dans une obscurité presque complète. On entend les voix, on devine les silhouettes, mais on ne voit littéralement que deux paires de mains sur la table. 4 min 30 sec. Aucun mouvement, aucune coupe.

Pendant le plan :

— À environ 1 min 40, pas dans l’appartement d’à côté, s’arrêtent au milieu d’un mouvement.

— À environ 3 min 50, la lampe vacille une fois. Pendant la fraction de seconde où elle vacille, on entrevoit la moitié inférieure de l’un des deux visages — bouche, menton — puis le noir revient. Effet involontaire en apparence, calculé en réalité.

— À environ 4 min, l’une des paires de mains se retire de la table — elle quitte le cadre. L’autre reste seule pendant trente secondes.

— L’une des paires de mains commence à compter sur les doigts. S’arrête.

— Les mains de l’ami se lèvent — on voit qu’il s’est levé par le déplacement de la lumière sur la table.

21. Coupe sèche. Plan fixe sur la porte fermée. 6 sec. Off : “Je suis plus dans le couloir.” La porte est déjà fermée depuis le début du plan.


SCÈNE 8 — INT. SALLE DE BAIN — NUIT

Drone B.

22. Plan moyen frontal. 50mm. L’homme nu strictement de dos, face au miroir. Ampoule nue au-dessus du lavabo. Le miroir, cette fois, est cadré par la composition de telle sorte qu’on ne voit dedans que le bas du torse et les mains de l’homme reflété — pas le visage du tout. 6 sec.

23. Plan rapproché tenu, 100mm. Frontal sur la bouche du reflet, isolée par l’ombre. On ne voit qu’elle. Lèvres, un peu de menton, une parcelle de joue. Eau qui coule au premier plan, floue.

La bouche dit “Tu m’as pas dit bonsoir.”

Une main entre dans le cadre, se tend vers le miroir, reste à mi-distance.

“On se connaît, pourtant.”

Sourire — visible aux commissures uniquement. 45 sec sans coupe.

À environ la trentième seconde, dans le coin supérieur droit du miroir, pendant trois secondes, on distingue très partiellement un autre fragment de visage — une bouche, légèrement plus haute, à une distance impossible. Pas la même bouche. La bouche au premier plan ne bouge plus pendant ces trois secondes. La seconde bouche, elle, esquisse quelque chose. Puis elle disparaît.

24. Noir tenu. 5 sec. Drone B continue dans le noir puis se coupe sec.


SCÈNE 9 — INT. APPARTEMENT — MATIN

Drone A. Robinet qui goutte en hors-champ, alors qu’aucun robinet n’est ouvert.

25. Caméra épaule. 35mm. L’homme sort de la chambre, vu de dos. On le suit. Il s’appuie aux murs. Il s’arrête. 15 sec.

26. Plan large fixe, frontal, tenu. 28mm. Les parents assis à la table. Manteaux. Composition centrée. La caméra est placée à une hauteur qui coupe leurs visages à hauteur des yeux — on voit la moitié inférieure de leurs visages, leurs cous, leurs épaules, leurs mains, leurs manteaux. Pas leurs yeux. Pas leurs fronts. L’effet est étrange — comme une photographie de famille volontairement décapitée. La table devant eux. 2 min 30 sec.

L’homme entre par la droite — lui aussi cadré sous la ligne des yeux. La mère se lève (on voit son corps remonter dans le cadre, puis sa tête disparaît par le haut), vient embrasser, est repoussée hors-champ par le bas, tombe. “J’ai glissé.” Elle se relève — on voit ses mains remonter d’abord, puis le bas du visage qui revient dans le cadre.

À environ 1 min 50, le père tourne la tête. Sa bouche se déplace dans le cadre — elle pointe vers la caméra. Pas son regard puisqu’on ne voit pas ses yeux. Mais la bouche est orientée vers nous pendant deux secondes. Puis elle revient. Le geste est inquiétant précisément parce qu’on ne sait pas si c’est un regard.

27. Plan large fixe. 28mm. Couloir. La mère vue de dos à genoux devant la porte entrouverte. 45 sec. Tout le passage “Bonjour?” / “Y’a personne” / “Alors je peux faire le lit” / “Non” se joue sur son dos courbé. Quand elle baisse la tête, le plan tient dix secondes sur sa nuque immobile.

28. Plan d’ensemble en plongée légère. 35mm. La plongée est suffisamment franche pour que les visages des trois personnages soient masqués par le haut de leurs propres têtes. On voit les chevelures, les épaules, les mains qui se rejoignent au centre. 1 min 20 sec. Toutes les répliques “On est bien comme ça” / “Tu te ressembles” / “Ta chambre, en bas, elle est restée” / “Je sais” passent par les voix sans qu’on voie un seul visage.

Le bruit du robinet cesse à “Tu te ressembles”. Ne reprend pas.


SCÈNE 10 — EXT. RUE — JOUR

29. Caméra épaule. Cadre serré sur la bouche de l’homme uniquement. 100mm. Il marche vite — le cadre tremble. “Mardi. Mardi. Mardi.” 10 sec. Drone C élevé.

30. Plan rapproché. 50mm. Une main qui se pose sur une épaule. Cadre exclu de tout visage — on voit la main, l’épaule, le tissu du costume. Voix off, très douce : “Vous montez?” 5 sec.

31. Plan moyen. L’homme se dégage, sort du cadre. Le passant reste seul — vu de dos. Sa nuque est immobile pendant quatre secondes. Aucun mouvement. Aucun regard caméra possible puisqu’il est de dos. Mais on sent qu’il sait que la caméra est là. 4 sec.


SCÈNE 11 — INT. APPARTEMENT — SOIR

32. Plan subjectif lent. Caméra à hauteur d’œil. La porte s’ouvre. Le couloir s’avance. Vitesse légèrement plus lente que la marche humaine. 15 sec.

33. Plan-séquence fixe. 50mm. La femme à la table, vue de dos. Ses cheveux longs tombent sur ses épaules et masquent entièrement sa nuque et le côté de son visage. Le cadre l’enferme dans cette image de dos pendant les quatre minutes. Elle mange du maïs — on entend la cuillère, on devine le geste à l’épaule qui bouge. 4 min sans coupe.

Tout le dialogue se joue sur ce dos. Elle ne se retourne jamais. Sa voix vient d’elle clairement, mais on ne verra pas son visage. À un moment, elle lève la cuillère — on voit l’étiquette collée sous la cuillère reflétée dans la lame d’un couteau posé à côté.

Elle se lève (le dos quitte le cadre par la gauche), va décoller une étiquette du mur (hors champ), revient s’asseoir. Pose le papier. Re-sort. Re-revient. Pile bien alignée.

Pendant le plan :

— Train qui passe au début, sur quinze secondes — alors qu’il n’y a pas de voie ferrée.

— La lumière baisse vers le milieu et ne remonte pas — le dos de la femme devient progressivement plus sombre, presque silhouette.

— Vers la fin, derrière la femme, dans la profondeur de cadre, une forme blanche traverse pendant une seconde. Une étiquette qui tombe, peut-être. Peut-être autre chose.

34. Caméra subjective. On avance vers l’homme dans le couloir. Au moment où on arrive à sa hauteur, on ne voit que son épaule et son cou — sa tête est hors du cadre subjectif par le haut. La sonnerie retentit à ce moment précis. 8 sec. Drone A monte d’un cran.


SCÈNE 12 — INT. APPARTEMENT — NUIT

Drone A à son plus haut.

35. Plan rapproché. 100mm. La nuque de l’homme appuyée contre la porte. On voit le grain du bois, le grain de la peau. Pas le visage. 6 sec. Deuxième sonnerie.

36. Plan-séquence large fixe. 28mm. Salon. Composition : table à gauche, point d’observation à droite. L’homme ouvre la porte (hors champ), traverse — on le voit de dos, en plan d’ensemble, sa tête sortant du cadre par le haut. Il s’assoit à la table, dos à la caméra. Le passant entre, traverse, va au point d’observation. Le passant est aussi cadré de façon à ce que sa tête sorte par le haut — sauf à un moment précis. 3 min 30 sec.

Tout le dialogue se joue ici. Le passant parle depuis le fond. L’homme reste de dos.

Pendant le plan :

— Le passant porte les mêmes vêtements que l’homme à la scène 4. Ne pas le souligner. Comme les deux silhouettes sont cadrées sans visage, l’identité des deux vêtements crée une confusion volontaire — qui est qui?

— La voix du passant se rapproche progressivement du micro alors qu’à l’image il ne bouge pas.

“Au bureau ils m’attendent demain” — rire d’homme, bref, dans l’appartement d’à côté.

“J’aurai plus besoin de savoir le nom des choses” — le drone A s’arrête net. Cinq secondes de silence absolu. Puis le drone revient, plus bas. Le passant sourit. Pendant ce silence, et pendant ce silence seul, le passant baisse légèrement la tête — la lumière de la lampe basse révèle, l’espace de deux secondes, sa bouche. C’est la même bouche qu’on a vue en plan 7 (le sourire de l’homme à son point d’observation, scène 2). Le spectateur le sentira sans pouvoir le prouver.

37. Coupe. Plan rapproché. 100mm macro. La main du passant prend une étiquette vierge, le stylo. Écrit. On voit le mouvement du poignet, pas le mot. 10 sec.

38. Plan rapproché. 85mm. L’étiquette collée sur la poitrine nue de l’homme assis. Le cadre est strictement limité à la poitrine — pas de cou, pas de tête, pas de bras. Juste le sternum, l’étiquette, le souffle qui soulève le papier. Texte hors focus. 12 sec.

39. Plan large fixe. 28mm. Le passant à la porte. Vu de dos, légèrement de trois quarts. Il salue d’un signe de tête — qu’on devine au mouvement de la nuque et des épaules. Avant de sortir, sa tête tourne d’un quart vers la caméra. On voit la naissance de l’oreille, le côté de la mâchoire, l’amorce du profil. Jamais l’œil. Jamais le visage. Le geste de regarder existe sans qu’on en ait la preuve. 8 sec.

40. Plan fixe final. 28mm. Couloir vu depuis l’extérieur de l’appartement, à travers la porte qui se referme progressivement. Au fond du salon, la silhouette de l’homme assis, dos à nous, tête sortant du cadre par le haut. 35 sec.

Pendant ces 35 secondes :

— Drone A continue, stable.

— À environ la quinzième seconde, dans la silhouette de dos, quelque chose change — la forme des épaules, peut-être, ou la posture de la nuque. Trop bref pour qu’on en soit sûr.

— À environ la vingt-cinquième seconde, la lampe basse du salon s’éteint d’elle-même. La silhouette disparaît.

— Au noir total, drone A pendant dix secondes.

41. Noir. 5 sec. Le drone A s’arrête. Une seconde de silence absolu.

FIN