Le bruit de fond

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Il y a une fascination et une répulsion sur Facebook  et sur les médias permettant à leurs lecteurs de « commenter » à voir tant de gens s’exprimer à la fois. On est submergé par tant d’opinions, par ces réactions souvent brutales et outrancières, par ces discours de vérité. Un texte argumenté paraît tel que celui de Rancière, c’est une déferlante de répliques. Bien sûr ces opinions vulgaires ont toujours existées, mais nous y avons maintenant accès quotidiennement, heure par heure dans le fond de nos fenêtres informatiques. La parole publique n’est plus réservée à une élite, elle se disperse sur la surface du corps social sans doute parce que ce que la signification de « publique » s’est transformée avec le réseau et que chacun se sent forcé de donner son opinion, de délivrer sa vérité et de tester l’impact de ses arguments sur les réseaux sociaux.

On a un peu la nausée devant tant d’opinions. Est-ce la victoire de la doxa ? Les réseaux sociaux mettent sans doute à plat les anciennes hiérarchies. Il n’y a plus de « bonnes » ou de « mauvaises » paroles. Quelque chose est équivalent et poursuit, dans la structure sociale des discours, le chemin entreprit depuis longtemps par l’équivalence énergétique et monétaire.

La nausée cède parfois à un autre sentiment, plus confus sans doute, et qui se place ailleurs, un peu en dehors de la scène des discours : une fascination pour ce bruit de fond, cette noise dirait Michel Serres, pour la multiplicité qu’il faut bien assumer dans son caractère chaotique, réactif, violent et stupide. On pense à Hugo. On peut bien sûr juger ces opinions ineptes diffusées ça et là où les « likes » renforcent un peu plus les bêtises entrecroisées, mais on peut, on doit sans doute ressentir la beauté de ce déferlement d’opinions, car le sens commun c’est aussi là, la démocratie palpite aussi dans ces dialogues de sourds.

Comme artiste on est un peu désorienté, chaque parole se vaut, le crétin comme l’intellectuel, tout se mélange. On perçoit les corps et les affects derrière ces paroles, on sent le grondement des colères derrière ces écrans, on sent les frustrations, les études inachevées, le niveau de réflexion limité, le désir toujours. On est comme fasciné. On se tient à distance. Souvent on ne répond pas, même si on est tenté, car on sait que les conditions d’une réflexion partagée sont inexistantes. Autre chose est en jeu : la beauté des corps palpitants.