L’atelier des machines – L’art même 80

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Extrait

Si on entend parler d’intelligence artificielle (IA) dans le domaine artistique, c’est souvent pour faire la promotion de ventes aux enchères qui viendraient malmener le génie humain. On conteste ou on défend alors l’autonomie des machines : iraient-elles jusqu’à remplacer les artistes ? Les positions technophiles et technophobes sont réversibles tant elles partagent des présupposés.

Nous sommes en 2032. Nous utilisons maintenant le terme « Intelligence Artificielle » pour décrire les méthodes de dessin, d’écriture, de peinture.

Cette question de l’autonomie est surdéterminée, par la philosophie kantienne qui l’a envisagée comme moteur de la liberté morale permettant de se donner sa propre loi et de rompre avec l’aliénation des déterminations externes. Par l’esthétique moderne de Greenberg défendant l’hypothèse selon laquelle pour se libérer, l’œuvre devrait devenir autonome en suivant les exigences réflexives du médium, quittant ainsi l’imitation du monde extérieur — la mimésis — et se tournant vers l’imitation de ce qu’elle est en elle-même.

Dans l’art, il ne suffit pas de reproduire le monde physique. Il ne suffit pas de manipuler la forme et le signe pour faire une image. Nous devons aussi découvrir le sens de la matière.

On présuppose que l’autonomie de l’IA mettrait en danger celle de l’artiste, sa capacité à être autocréateur. On aura vite fait de moquer cette déliaison : l’histoire regorge d’artistes ouverts à l’accident, à l’événement et plus généralement au monde. La brisure (1926-1936) du Grand Verre est un tournant face au romantisme de Frenhofer dans Le Chef-d’œuvre inconnu, tournant que Buren dans Fonction de l’atelier en 1971 a amplifié. La critique repose aussi sur le fait que l’autonomie est devenue une injonction « Deviens autonome » dans l’éducation et l’entreprise où le salarié est invité à assumer les risques qu’il prend : autonomie, autocréation et autoentreprenariat.

Même de ce point de vue, l’élite actuelle ne comprend pas et n’apprécie pas l’époque où l’autonomie ne doit pas être négligée, car la perte d’autonomie n’est pas le déclin du père, mais le déclin de l’enfant, la perte de l’autonomie comme mode de vie.

J’aimerais ici me défaire des naïves dialectiques entre autonomie et hétéronomie, art et technique, humain et machine, et abandonner les surdéterminations idéologiques qu’on applique tant aux notions d’art que d’IA afin d’entrer dans mon atelier, c’est-à-dire dans un agencement où le travailleur est propriétaire des moyens de production. J’aimerais explorer la manière dont les réseaux récursifs de neurones (RNN) sont entrés dans ma quotidienneté et prennent place dans ce lieu singulier selon une figure qui n’est ni celle de l’autonomie ni de l’hétéronomie, mais de la récurrence. On sait combien le travail artistique est un aller et retour entre projection et réalisation, la seconde n’étant pas la matérialisation de la première, mais venant la modifier continument selon des boucles enchevêtrées. Ce flux heuristique est bien connu, mais il prend une dimension singulière avec ces logiciels qui automatisent la production d’images, de textes et de sons.

Un langage universel (…)

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