La Trame Sans Main (1832)
Monsieur le Rédacteur,
Je viens de la manufacture, où j’ai passé quatorze heures à régler un Jacquard pour un velours broché. Mon dos me fait mal. Mes yeux aussi. Ce matin encore, le soyeux Bonnard m’a baissé le prix de façon de trois francs sous prétexte qu’« un ami lui a dit » qu’on avait réalisé un tissu semblable à meilleur marché à Saint-Gall.
C’est là que j’ai entendu parler de cette nouvelle invention : l’Intelligence Artificielle. Un jeune saint-simonien, Monsieur Enfantin disent-ils, en parle comme on parle du paradis, comme si c’était une machine capable de penser à notre place.
Laissez-moi dire clairement ce que j’en pense.
On nous dit que cette machine apprendra à reconnaître le « beau » d’une étoffe. Qu’elle examinera un motif et proposera des variations sans qu’aucun homme ne doive réfléchir. Qu’elle calculera, même, les prix « justes » des façons. Un des jeunes imbéciles de la Loge me l’a expliqué hier : « Imaginez, canut, une machine qui aurait l’intelligence de cent Vidal réunis ! » J’ai failli lui répondre que cela ferait toujours zéro si la machine n’a pas de cœur.
Mais voilà le réel problème. Cette machine, comment fonctionnera-t-elle ? Qui la programmera, comme dit ce Monsieur Enfantin ? Et ne voyez-vous pas où cela nous mène ?
Quand le Jacquard est arrivé chez nous, il y a vingt ans, on nous a dit : « C’est le progrès ! Vous tisserez plus vite, vous gagnerez plus ! » Nous y avons cru, ou du moins, certains d’entre nous. Et que s’est-il passé ? Les prix ont baissé de moitié. Un compagnon qui gagnait douze francs en gagne maintenant six. Et pourquoi ? Parce que le Jacquard avait besoin d’un homme où avant on en aurait eu besoin de deux. Nos patrons ont renvoyé un compagnon sur deux.
Ce que le Jacquard a fait à nos salaires, l’Intelligence Artificielle le fera à nos têtes. Car elle ne remplacera pas un bras, elle remplacera notre pensée.
Permettez-moi d’être concret. Hier, j’ai dû refuser une commande de brocard à cause du prix. Le soyeux Bonnard demandait trois francs, ce qui ne suffit pas pour payer mes deux compagnons et moi-même. Je lui ai dit : « C’est impossible. » Il m’a répondu : « Tant pis. J’attendrai que le Jacquard améliore ses capacités. »
Supposons que cette Intelligence Artificielle existe dans dix ans. Supposons qu’elle fasse le travail de composition et de reconnaissance qu’un canut intelligent fait aujourd’hui. Qui en sera propriétaire ? Bonnard, bien entendu. Et comment l’utilisera-t-il ? Pour nous négocier avec. Il nous dira : « Je peux utiliser ma machine plutôt que vous. Elle coûte moins cher. »
Et nous, où serons-nous ?
Mes frères, nous possédons une chose que pas une machine ne possèdera jamais : la conscience de notre travail. Quand je regarde une soie, je sais, pas comme calcule une machine, mais je sais, si c’est une belle œuvre ou une médiocrité. Je peux innover. Je peux inventer un motif nouveau. Je peux refuser une commande parce que je sais qu’elle me ruinera.
Une machine ? Elle fera ce qu’on lui ordonne de faire. Si on lui dit : « Baisse la qualité pour gagner en vitesse », elle le fera. Si on lui dit : « Calcule le salaire minimum qui garde le canut à peine vivant », elle ne saura pas, contrairement à nous, qu’un homme ne peut pas vivre avec moins.
La raison mécanique n’a pas de conscience. Elle n’a pas vu, comme nous, les enfants des compagnons trembler de froid en hiver parce que le père n’a gagné que dix-sept francs cette semaine.
Voyez-vous, ce qui nous a permis de nous soulever en novembre 1831, ce n’était pas nos bras, nous n’avions pas d’armes. C’était notre conscience collective. Nous savions que notre travail valait plus. Nous le savions, pas comme une machine calcule, mais comme un homme sait quand on le vole.
Avec cette Intelligence Artificielle, on va nous arracher cette arme. Car si une machine « sait » aussi bien que nous, alors qui croira notre jugement ? Les soyeux diront : « La machine est objective. Vous, vous êtes des égoïstes qui réclamez trop. »
Je ne suis pas contre la machine. Le Jacquard, utilisé justement, pourrait être une aide. Mais il ne l’est pas utilisé justement, et il ne le sera jamais tant que les soyeux en seront propriétaires.
Cette Intelligence Artificielle, si elle existe vraiment un jour, ne doit pas être livrée aux soyeux sans que nous ayons notre mot à dire. Il faut que nous :
- Exigions d’en être propriétaires collectivement, par notre Devoir Mutuel, par nos associations
- Stipulions d’avance comment elle sera utilisée, pour réduire nos heures, pas pour nous remplacer
- Établissions que tout progrès qu’elle apporterait doit profiter aux travailleurs, pas enrichir les patrons
Les saint-simoniens nous parlent d’« ordre capacitaire » où les meilleurs gouverneront. Mais je pose la question qu’on ne me pose pas : qui décidera ce que signifie « meilleur » ? Si c’est une machine, alors nous on n’aura rien à dire.
Un prince a dit : « Les intérêts des uns doivent être les intérêts des autres. » Les ouvriers sont toujours les uns. Quand serons-nous donc les autres ?
Et maintenant : quand cette Intelligence Artificielle viendra-t-elle ? Serons-nous organisés pour l’accueillir, ou serons-nous écrasés par elle ?
C’est la véritable question. Pas la machine elle-même. Mais : qui en sera maître ?
Fraternellement,
Joseph Bouvery, chef d’atelier
Croix-Rousse, novembre 1832