La schize du flux

« La stricte corrélation du flux et du code implique que dans une société, en apparence – et c’est bien notre point de départ -, on ne peut pas saisir les flux autrement que dans et par l’opération qui les code; c’est que, en effet, un flux non codé, c’est à proprement parler, la chose ou l’innommable. C’est ce que j’essayais de vous dire la dernière fois, la terreur d’une société, c’est le déluge : le déluge c’est le flux qui rompt la barrière des codes. Les sociétés n’ont pas tellement peur parce que tout est codé, la famille c’est codé, la mort c’est codé, mais ce qui les panique c’est l’écroulement d’un quelque chose qui fait craquer les codes. Donc un flux n’est reconnaissable comme flux économique et social que par et dans le code qui l’encode, or cette opération de codage implique deux coupures simultanées, et c’est cette simultanéité qui permet de définir cette notion de coupure-flux : simultanément, dans une opération de codage des flux, se produit, grâce au code, un prélèvement sur le flux, et c’est ce prélèvement sur le flux qui définit ses pôles : il entre à tel endroit et il sort à tel autre endroit, entre les deux, s’est faite la coupure-prélèvement; en même temps que le code renvoie lui-même à une coupure d’une autre sorte et strictement simultanée, à savoir cette fois-ci : il n’y a pas de prélèvement sur un flux qui ne s’accompagne d’un détachement sur ou dans le code qui encode ce flux si bien que c’est la simultanéité du prélèvement de flux et du détachement d’un segment de code qui permet de définir le flux dans la préférence à des pôles, à des secteurs, à des stades, à des stocks. Cette notion de coupure-flux se présente double puisqu’elle est à la fois coupure-prélèvement portant sur le flux et coupure-détachement portant sur le code. On retrouve le mécanisme du délire : c’est cette opération de double schize, c’est la schize qui consiste simultanément à opérer des prélèvements de flux en fonction des détachements de code et inversement. »
G. Deleuze