Notre inconscient est la machine

De la même manière qu’il a fallu libérer l’inconscient de la représentation familiale, faudrait-il sans doute libérer la machine de la représentation anthropologique. C’est Turing, dans la seconde version de son célèbre test, qui en ouvre l’insigne possibilité en proposant que la machine et l’homme jouent tous les deux le rôle de la femme, commençant par là même à les mettre à égalité sur le plan du simulacre en redoublant le semblant.

Or force est de constater que la plupart des textes sur l’intelligence artificielle (IA), tout comme le sens populaire, consistent à se demander si la machine serait capable d’être aussi intelligente que l’être humain. On se doit de souligner, là encore à la suite de Turing, qu’une telle dramaturgie théâtrale du remplacement se réduit à une stratégie de capture puisque par là on présuppose toujours déjà, sans jamais oser la questionner, l’intelligence de l’être humain. On occulte la possibilité que cette dernière soit moins un attribut qu’un effet relationnel.

L’IA, qu’il faudrait plus justement nommer l’imagination artificielle, a pour enjeu non pas de doubler l’être humain, mais d’en questionner la nature même et de troubler nos certitudes. Elle est en ce sens une forme de réflexivité par le dehors. Il ne s’agit nullement de mettre les deux en compétition, ce qui serait tout aussi stupide que de comparer l’intelligence de deux êtres humains et de présupposer qu’il y a entre eux une quelconque échelle de valeur commune qui ne constituerait pas d’avance une norme prenant son modèle sur un des deux éléments comparés. Il s’agit de les questionner parallèlement en gardant près de soi un doute radical quant à ce qu’ils sont.

C’est l’une des raisons pour laquelle l’imagination artificielle est devenue, en un certain sens, notre inconscient. Elle joue le rôle d’un symptôme qui permet de retracer le trouble dont nous sommes tissés. La seconde raison est moins interprétative et plus matérielle : l’imagination artificielle fonctionne grâce à des RNN qui se nourrissent par de grands ensembles de données (dataset) que l’on peut constituer grâce aux données massives (big data) accumulées par exemple sur les réseaux sociaux grâce au travail inconscient des êtres humains. En s’alimentant à cette source, l’imagination artificielle rêve nos existences au sens ou elle les reproduit en y introduisant de légères différences permettant de faire coexister la crédibilité réaliste et la singularité.

Dire que notre inconscient est l’imagination des machines c’est proposer un lien trouble et inextricable entre les genèses anthropologique et technologique, nous jetant hors de nous-mêmes dans une ressemblance qui nous altère.