Performativité, réflexivité et production de l’imagination (artificielle)

L’une des erreurs communes à la plupart des approches de l’imagination artificielle (mais on pourrait sans doute étendre à l’intelligence artificielle) consiste à définir une faculté, l’imagination, et à la considérer comme autonome. Il serait alors légitime de pouvoir la séparer d’un contexte et de tout un tissu complexe de relations. On pourrait en proposer une simulation entendue comme reproduction dont le niveau d’identité avec la faculté originale humaine constituerait le test de réussite.

L’orientation de la recherche et sa méthode même ont des conséquences sur des présupposés qui restent impensés. Car on suppose que les facultés sont des organes séparables d’un organisme et qu’on peut les isoler et les reproduire une à une à la manière d’un jeu de briques. On présuppose également que la recherche doit aller de l’analyse de l’être humain à sa simulation technique et par là même on croit d’avance assuré que les facultés étudiées sont exclusivement humaines et sont renfermées dans l’intériorité de notre espèce comme dans une boite coupée du reste du monde sans voir que l’objectif technique influe sur l’original. On pense aussi que la simulation pour réussir doit être une reproduction la plus fidèle possible.

Or, c’est ce test de validité qui dans la recherche technoscientifique est le plus problématique, car il occulte le fait que non seulement les facultés sont relationnelles, mais encore qu’elles ont des effets sur elles-mêmes dans la mesure où elles sont juges et partis. En effet, lorsqu’un chercheur discute de l’imagination comme faculté, il utilise lui-même son imagination pour la penser et créer ainsi une boucle sur cette faculté même, rendant difficile la distinction entre les causes et les effets de l’étude.

Si cette réflexivité des facultés, c’est-à-dire que nous ne pouvons aborder celles-ci comme du dehors, mais que nous sommes toujours impliqués dedans, est une performativité, c’est que les conditions de possibilités des facultés ne peuvent faire l’économie du simulacre et d’une instabilité de leurs fondements. Le transcendantal n’est pas une base solide et catégorielle, mais tremble de lui-même, faisant écho à sa propre vibration épigénétique.

Or cet écho peut justement prendre une forme technique. C’est parce que l’imagination s’influence elle-même dans son usage et déstabilise sa propre identité, qu’il est possible d’envisager un passage de celle-ci à la technique. C’est parce que l’autoaffection est d’origine que le simulacre technique n’est pas une répétition à l’identique, mais un principe de différenciation dont le test n’est ni la représentation mimétique ni une quelconque efficacité.

La production artistique, en suspendant l’usage pratique, est ce domaine d’étude de la réflexivité performative du transcendantal : comment les facultés s’autoaffectent au sens où la sensation est toujours la sensation de la sensation, l’imagination de l’imagination et la pensée de la pensée.

L’imagination artificielle ne s’évalue donc pas selon son degré de ressemblance à une prétendue imagination anthropologique, mais selon ce qu’elle fait, c’est-à-dire selon ses effets et conséquences. Que fait l’imagination artificielle à notre imagination ? Quels modes de relations entretiennent-elles dans la réciprocité de leurs échanges ? Dès lors, la recherche en imagination artificielle n’a plus comme objectif de répéter ce qu’on croit déjà exister (une faculté humaine), elle est l’étude d’un nouveau contexte relationnel anthropotechnologique qui produit de nouveaux effets. On passe alors d’une recherche nostalgique d’une répétition à l’identique à l’alacrité d’une répétition de la différence : poser la question de qu’est-ce que l’imagination c’est se demander comment la produire parce que l’imagination n’est jamais que produite, c’est-à-dire artificielle et c’est pourquoi elle produit des artefacts tout en étant elle-même un artefact.