Les flux sont sans loi

Sans doute la difficulté à penser les flux consiste-t-elle en cette manie que nous avons de soumettre automatiquement les phénomènes à des règles et à des lois, de vouloir tirer des généralités et des identités. Bergson avait longuement analysé les effets pervers de la décomposition du mouvant. Il est bien évident que dès qu’on applique cette stratégie aux flux, ceux-ci disparaissent aussi vite. Détaillés, ils se décomposent et se transforment. A contrario, le fait même de penser les flux comme chaos est une autre erreur, car le chaos, la fluctuation permanente, est encore une forme de loi. L’instabilité est prévisible. Le hors-la-loi est une autre loi. Le flux n’est pas le pur devenir héraclitéen.

Comment saisir alors ce qui échappe perpétuellement à notre appréhension conceptuelle ? L’esprit humain, dans sa tentative désespérée d’organiser le réel, oscille invariablement entre deux pôles : celui de l’ordre et celui du désordre, sans jamais pouvoir accéder à cette région intermédiaire où les flux se manifestent dans leur vivacité intrinsèque. Nous sommes les prisonniers d’une dialectique stérile qui, soit fige le mouvement en une succession d’instants immobiles, soit le dissout dans un chaos indifférencié où toute forme s’évanouit. La pensée des flux exige une suspension de nos habitudes cognitives les plus enracinées : elle nous invite à une contemplation du mouvement qui ne cherche ni à le stabiliser ni à le fragmenter, mais à l’accompagner dans son déploiement sinueux et imprévisible.

Le paradoxe est là : nos catégories intellectuelles semblent fondamentalement inadéquates pour appréhender ce qui coule, ce qui se transforme incessamment. Nous avons développé un langage, des concepts, des méthodes d’analyse qui tous présupposent une certaine stabilité ontologique, une permanence des objets et des phénomènes. Mais que faire lorsque l’objet même de notre investigation est précisément ce qui ne demeure pas identique à soi ? Comment dire ce qui, par essence, échappe à toute définition fixe ?

Peut-être Nietzsche, par l’éternel retour, a-t-il approché, suivi par Klossowski et son magistral Cercle Vicieux (1975), le sans loi. Dans cette pensée vertigineuse où chaque instant revient éternellement, mais jamais de manière identique, se dessine une conception du temps qui n’est plus linéaire ni cyclique au sens strict : un temps spiralé où la répétition n’est jamais reproduction du même, mais intensification de la différence. Les flux y trouvent peut-être leur expression la plus adéquate : non pas comme simple écoulement continu, mais comme mouvement rythmique où chaque retour est aussi métamorphose, où chaque répétition engendre de l’inédit.

La variabilité informatique et son aléatoire contrôlé sont-ils une forme possible du sans loi des flux ? Dans les algorithmes stochastiques, dans les simulations numériques à variables multiples, dans les modèles de calcul probabiliste, se manifeste une forme de contingence qui n’est ni totalement déterminée ni absolument chaotique : un entre-deux où l’imprévisible s’allie à certaines constantes structurelles, où l’indétermination s’inscrit dans un cadre qui lui donne sens sans la réduire. La technologie moderne nous offre peut-être ainsi des métaphores opératoires pour penser l’impensable des flux.

Quand Quentin Meillassoux estime que spéculativement du moins, la seule nécessité est la contingence, et même s’il ne vise pas directement les flux, il ouvre une nouvelle compréhension à ceux-ci parce qu’il transforme radicalement la relation de la loi au chaos. Il permet une pensée qui n’est ni l’un ni l’autre, mais qui est une contingence qui pourrait très bien être organisée comme inorganisée, une contingence indifférente. Cette formulation audacieuse bouleverse nos catégories ontologiques traditionnelles : et si le monde n’était ni un cosmos harmonieusement ordonné, ni un chaos absolu, mais un hyperchaos où l’ordre et le désordre seraient eux-mêmes contingents ? Et si la contingence, loin d’être une simple modalité logique, constituait la texture même du réel ?

Nous nous retournons sur un monde qui est sans nous. Cette formule saisissante désigne ce geste spéculatif par lequel la pensée tente de se représenter un réel qui existerait indépendamment de toute corrélation avec la conscience humaine. Non plus un monde-pour-nous, constitué par et pour notre regard, mais un monde-en-soi, indifférent à notre présence, à nos catégories, à nos valeurs. Les flux appartiennent peut-être essentiellement à ce monde “ancestral” que décrit Meillassoux : ils s’écoulent avant nous, sans nous, et continueront leur course après nous, suivant des lois qui ne sont pas nécessairement celles que nous leur attribuons.

La nécessité de la contingence est sans doute la plus belle formule pour mettre notre pensée à la hauteur des flux. Elle suggère un renversement radical de perspective : ce n’est plus la stabilité qui est fondamentale et la mutation qui est dérivée, mais l’inverse. La contingence n’est plus cette imperfection regrettable qui entache un ordre idéal, mais le principe même qui anime le réel et lui confère sa plasticité essentielle. Penser les flux à partir de la nécessité de la contingence, c’est renoncer à les soumettre à des schémas préétablis pour les laisser déployer leur puissance propre d’invention et de transformation.

Il nous faudra encore du temps pour en tirer toutes les conséquences et voir ce qui relie et délie ontologie, réalisme, spéculation et esthétique. Car les implications de cette perspective s’étendent bien au-delà du seul domaine philosophique : elles affectent notre rapport au monde, notre conception de la connaissance, notre compréhension de l’art et de l’expérience esthétique. Si le réel est fondamentalement contingent, si les lois elles-mêmes peuvent changer sans raison, comment construire un savoir fiable ? Comment articuler une expérience cohérente du monde ? Comment créer des œuvres qui ne figent pas les flux mais les accompagnent et les amplifient ?

Toutefois, la limite de l’hyperchaos de Meillassoux c’est qu’il reste purement spéculatif. Il n’a pas à être pour être envisagé. La manière dont il tente de démontrer les conditions non quelconques de cet hyperchaos sont subtiles, mais peut-être ne sont-elles que cela. Il y a ici une tension irrésolue entre la radicalité du geste spéculatif et l’exigence d’une pensée qui ne soit pas simple construction imaginaire, mais qui puisse réellement nous aider à habiter ce monde de flux. Comment passer de l’hyperchaos comme hypothèse métaphysique à l’hyperchaos comme expérience vécue ? Comment incarner cette intuition vertigineuse dans des pratiques concrètes de pensée, d’art, de vie ?

Il manque à l’hyperchaos une phénoménologie, et peut-être est-ce sa structure non-anthropomorphique qui oblige à un tel paradoxe. Comment décrire l’expérience d’un monde qui, par définition, excède toute expérience humaine possible ? Comment témoigner de ce qui, par essence, échappe à notre témoignage ? L’hyperchaos nous confronte ainsi à une aporie fondamentale : celle d’une pensée qui tente de se représenter ce qui excède toute représentation, d’une conscience qui cherche à saisir ce qui, nécessairement, lui échappe.

L’hyperchaos est “sans nous” et nous sommes “sans lui”. Cette formulation paradoxale exprime la distance infranchissable qui sépare notre expérience humaine, toujours finie et située, de l’infinité des possibles que recèle le réel en lui-même. Nous nous sommes manqués : notre pensée n’atteint jamais directement le réel, mais seulement des images, des modèles, des représentations qui sont toujours en décalage avec ce qu’elles prétendent saisir. Et pourtant, c’est peut-être dans ce manquement même, dans cet écart irréductible, que se joue la possibilité d’une authentique pensée des flux.

N’est-ce pas dans ce croisement raté qu’un autre “sans nous” apparaît, un “sans nous” transcendantal qui ne serait ni humain ni non-humain ? Il s’agit peut-être de concevoir une forme de pensée qui, sans prétendre coïncider avec le réel, sans prétendre le saisir dans une intuition immédiate, parviendrait néanmoins à accompagner ses mouvements, à épouser ses rythmes, à se laisser traverser par ses intensités. Une pensée qui ne serait ni purement subjective ni absolument objective, mais qui occuperait cet espace intermédiaire où le sujet et l’objet se constituent mutuellement dans leur relation même.

Penser les flux, ce serait alors renoncer aussi bien à l’illusion d’une maîtrise conceptuelle totale qu’au désespoir d’une impuissance radicale : ce serait inventer une forme d’attention, de disponibilité, de réceptivité active qui ne fige pas ce qu’elle appréhende mais l’intensifie et le prolonge. Ce serait élaborer une pratique intellectuelle qui ne vise plus la représentation adéquate du monde, mais la participation créatrice à son déploiement incessant.