Flux et fluidité

11-03-2013_acne_sheentee_black4_905

Une erreur fréquente consiste à confondre flux et fluidité et à associer ainsi le sens actuel de ces mots en faisant des flux quelque chose s’écoulant sans cesse de façon indifférenciée. Or, comme le prouve une analyse historique approfondie du concept de flux, celui-ci n’est pas fluide, en tout cas il ne se réduit pas à un simple écoulement. Il y a en lui de l’arrêt, du barrage, des tumultes et de la sécheresse. Si la fluidité apparaît comme une manière de se comporter homogène (on parle en gestion de projet de fluidité pour désigner un projet se déroulant sans accroc), les flux sont profondément singuliers et hétérogènes, tumultueux et imprévisibles, et pour tout dire inquiétants tant ils peuvent nous submerger et nous emporter. On peut alors penser que le fait de privilégier actuellement le concept de fluidité est une façon de réduire des formes plus inquiétantes d’écoulement et constitue le symptôme d’une emprise du flux intégral, c’est-à-dire de la captation et du décodage des flux par le capital. La fluidité désigne le bon déroulement d’un usage instrumental des ressources disponibles (sous la main). C’est aussi la raison pour laquelle, à mes yeux, les discours de la fluidité sont souvent complices de projets de contrôle.

Flux et fluidité ne sont que superficiellement proches. Dès que nous entrons dans une analyse approfondie de ces concepts, nous apercevons entre eux une véritable opposition. La fluidité est une manière de décrire le devenir des choses selon la prévisibilité : une chose est fluide quand elle est continue, quand elle se déroule selon le plan prévu. pour leur part, les flux ne sont pas simplement une description et une manière d’être des phénomènes. Ils sont imprévisibles, peu descriptibles, ils défient les explications parce qu’ils révèlent le privilège du possible sur le virtuel, de la contingence sur la causalité. Ils sont composés de plusieurs éléments, mais ces éléments ne sont pas le fruit d’une décomposition et d’une recomposition  selon le deuxième précepte du Discours de la méthode, dans la mesure ou on ne peut décrire leur relation dans l’ordre de la causalité.

L’écoulement a donc deux modèles concurrents : celui de la fluidité rassurante parce que prévisible, celui des flux tumultueux. On pourrait reprendre la distinction derridienne entre le futur et l’à-venir :

« L’avenir  ne  peut  s’anticiper  que  dans  la forme du danger absolu.  Il est ce qui rompt absolument avec la normalité constituée et ne peut donc s’annoncer, se présenter,
que sous l’espèce de la monstruosité.  Pour ce monde à venir et pour ce  qui en lui  aura fait trembler les  valeurs  de  signe, de parole et d’écriture, pour ce qui conduit ici notre futur antérieur, il n’est pas encore d’exergue. »
(Derrida, J. (1967). De la grammatologie. Editions de Minuit, p.14)

Le futur (comme le passé) est un présent décalé dans le temps, tandis que l’à-venir est un événement imprévisible, irréductible à quelque présent que ce soit. Le futur répète un passé, tandis que l’à-venir est une expérience qui s’ouvre chaque fois de manière unique.On peut associer le premier à la fluidité et le second aux flux, tout comme on peut penser que la fluidité reste anthropomorphique en projetant des structurant subjectives sur des phénomènes, tandis que les flux laissent une place aux ahumains.