De l’expression

Exprimer veut dire faire sortir, montrer, presser, représenter. Ce verbe signale toujours une sortie d’un intérieur vers le dehors, et c’est sans doute la raison pour laquelle le sens commun l’associe immédiatement et comme naturellement, c’est-à-dire sans vraiment y penser même si par là quelque chose d’essentiel se pense, à la production artistique. L’artiste s’exprimerait. Il aurait tout d’abord quelque chose en tête, qu’il représenterait dans un second temps grâce à son art et grâce à sa maîtrise technique. Un artiste a des choses à dire! Dans l’expression il y a la tension entre une intériorité (cherchant à sortir comme pour échapper à elle-même et se faire connaître) et une extériorité (le monde, les autres, etc.)

Il faut sans doute abandonner ce terme, non parce qu’on ferait la promotion d’une prétendue neutralité, mais parce que la production artistique disloque cette distinction entre intériorité et extériorité, et ne relève donc pas du domaine de l’expression. Un artiste a-t-il quelque chose à dire, et on voit en quoi l’expression privilégie toujours la représentation par le langage? Et s’il doit parler, pourquoi ne le fait-il pas? Rien de plus ridicule que les gens qui ont des choses à exprimer, comme si l’intérieur pouvait ainsi se déverser vers le dehors et par là même se réaliser. Il y a souvent dans le discours de l’expression quelque chose du pathos et d’une individualité mal comprise car placée dans des rapports conflictuels avec le monde environnant.

C’est par la critique de la notion d’expression (et non de l’expressivité qui relève d’un tout autre ordre) que le flux devient un concept opératoire. Si une pratique artistique ne saura se définir par une intériorité psychologique mais comme une entreprise transcendantale, c’est parce qu’elle met en jeu ses propres conditions de possibilités, et elle ne le fait qu’en tant qu’elle est une reprise (à jamais reportée, à jamais différée) de « sa » réflexivité. Une proposition artistique n’est pas seulement la proposition d’une perception, elle est une proposition qui remet en jeu les conditions même de la perception. Elle n’est donc pas sans rapport avec une certaine jouabilité qui remet en jeu ses règles suivant en cela le jeu destruction et constructeur de l’enfant décrit par Nietzsche. C’est pourquoi elle est si proche du flux de la conscience et du flux du monde, deux flux parallèles se suivant toujours sans jamais se toucher.

Alors que l’expression pose de façon quelque peu naïve des bornes et des frontières entre l’intériorité et l’extériorité (un corps encapsulé dans le monde), le flux questionne le passage et relève d’une logique qui ne conçoit pas les objets séparés les uns des autres mais comme un mode relationnel: la relation précède l’objet qui n’est qu’une découpe secondaire dans ce flux.