De la technique et de l’institution de l’art

D’un côté les tenants de l’art numérique estiment souvent  que mon activité est plus contemporaine que numérique. En effet, je n’ai pas un discours systématique sur le logiciel libre ou sur l’esthétique du code, je ne suis pas un défenseur acharné  des logiciels vedettes du milieu artistique et je ne suis pas non plus (pseudo) hacker. Je peux faire des dessins, de la gravure ou de la peinture. Certaines marques qui signalent l’artiste numérique me font sans doute défaut et je dois même avouer une certaine réticence critique à les utiliser parce que je perçois comme des lieux communs et des routines de la pensée, quelque chose de conventionnel. D’un autre côté, les tenants de l’art contemporain estiment  que je fais surtout de l’art numérique parce que non seulement j’utilise régulièrement l’ordinateur dans mes créations  mais aussi parce que j’aime interroger cet univers que je ne limite pas seulement à être technique mais que je perçois aussi comme culturel  et touchant nos existences mêmes. Ainsi, mon regard peut se porter sur le réseau, sur Google, sur la relation entre les mots et le langage dans un ordinateur, ou sur tout autre aspect qui me semble donner une teinte existentielle aux technologies.

Il est bien sûr très difficile  de délimiter la frontière entre l’art numérique et l’art contemporain, mais en France elle semble exister peut-être moins d’une façon conceptuelle qu’institutionnelle. Chacun aime à rester dans son camp  et parfois  espère passer dans le camp adverse. Chacun se présente comme une victime, comme le mal aimé, l’art numérique serait méprisé par l’institution tandis que l’art contemporain ne pourrait recevoir des financements aussi importants que l’art numérique qui lui est lié à la recherche et à l’innovation. Dans les deux cas on se présente aussi comme un vainqueur, l’art numérique prétendant parfois,  mais de plus en plus rarement, constituer la relève de l’art et son avenir, tandis que l’art contemporain méprise ce qu’elle prend, à tort ou à raison,  comme une naïveté dans l’art numérique.

Il est certes difficile de définir cette frontière parce que comme dans toute frontière  il existe des lieux de passage, des zones franches, des interstices,des espaces gris. Chaque  délimitation  se porte à sa limite, à son indistinction, mais ce que l’on peut tout de même souligner c’est que tout semble se jouer  sur une certaine relation à la technique et nous savons que dans l’histoire de l’art cette relation est problématique puisse qu’elle a été en partie la source de la séparation entre eux les arts mécaniques et les arts libéraux. L’art numérique et l’art contemporain considèrent la technique le plus souvent de façon instrumentale comme étant le moyen expressif de certaines fins artistiques. On ne cessera jamais  de critiquer ce point de vue le plus couramment utilisé et dont le règne prend souvent la figure de l’évidence, parce qu’il méconnaît fondamentalement ce qu’est la technique, sa nature,, son heuristique mais aussi parfois son étrange solitude.

À partir du moment où le technologique n’est plus considéré du point de vue instrumental la distinction entre art numérique et contemporain se disloque. Car finalement ce que l’on conteste chez certains artistes dont je fais parti c’est que l’intérêt pour le numérique n’est en rien technique mais existentiel. Nous considérons en effet les technologies selon l’angle de la finitude et de l’absolu. Ces deux notions sont antagoniques mais composent une polarité dont la polyphonie prend forme dans les oeuvres. La finitude des technologies c’est la façon dont, selon une boucle à double sens,  nous sommes affectés et nous affectons la matérialité des techniques. Il y a une originarité double que l’on peut nommer l’anthropotechnologie. L’absolu dépasse le point de vue du pour soi vers l’en soi. La question de savoir comment nous pouvons avoir accès à l’absolu est bien sûr une question  que nous suspendons ici et qui relève des débats avec le réalisme spéculatif. Ce qui nous intéresse ici c’est que l’absolu dans l’art c’est aujourd’hui pouvoir considérer les technologies du point de vue de la solitude. Que veut dire pour une technologie que d’être solitaire au-delà  de la projection anthropomorphique  que nous pouvons y faire? Que ce soit du point de vue de la solitude ou de la finitude, de l’art dit numérique ou de l’art dit technologique (mais qui « dit » cela?), il y a des attracteurs à explorer, des polarités complexes  que nul positionnement institutionnel,  par lequel chacun défend une position qui n’est qu’idéologique et dont l’argumentation est le plus souvent d’une faiblesse effarante, ne saura résoudre ou contraindre.