Incidents, ruines et fossilisation

 

L’incident, les ruines et la fossilisation sont trois états de l’objet qui sont aussi trois temporalités et trois esthétiques.

L’incident est une suspension de l’objet dans son horizon instrumental. Avec un incident, nous ne pouvons plus manier l’objet. Nous espérons peut être pouvoir le réparer et cette espérance fait tenir notre relation avec cet objet dans un entre-deux pendant un certain laps de temps. Lorsqu’il sera déclaré par nous irréparable, il changera de condition et sera bon pour la poubelle, rejeté hors du monde-humain et allant dans ce monde d’objets que sont les décharges. Nous déliant de toute relation instrumentale avec cet objet, il acquiert alors un autre statut qui ne nous est pas indifférent puisqu’il peut constituer une menace pour notre écosystème. Notre relation a l’objet se globalise, se généralise parce qu’il en se séparant de notre usage, il devient diffus. Nous ne savons plus à quel endroit il est parce que nous ne savons plus à quoi il peut servir. La spatialisation est donc fonction de nos intérêts et de nos orientations fonctionnelles. Cette vie des objets est un élément fondamental de notre environnement. L’esthétique de l’incident nous rappelle à la possibilité de l’objet autonome perdant sa fonction instrumentale et donc anthropologique. L’objet peut toujours se délivrer de notre intention, sa matière n’est plus noyée dans sa fonction car celle-ci n’était pas la sienne mais la notre. Avec l’incident l’objet revient comme matière brute et insistante, résistante et inoubliable.

Dans la fameuse esthétique des ruines, souvent critiquée au regard de ses influences sur le national-socialisme ( stade de Nuremberg,) il y a sans doute l’ambition de faire passer les artefacts architecturaux humains un peu plus du côté de la chose neutre, c’est-à-dire de l’ahumain. En effet, la ruine est un bâtiment qui n’est plus entièrement fonctionnel et qui pourtant existe encore comme forme et matière. Entre les deux, une disjonction opérant la dislocation de l’instrumentalité et de la valeur d’usage, c’est-à-dire de l’orientation pratique vers un anthropocentrisme. À partir d’un certain état le bâtiment ne sert plus à l’être humain, il est pourtant toujours et en ceci son projet dépasse les raisons humaines de sa planification et de sa construction. Il devient le signe d’une temporalité longue comme en témoigne les représentations picturales classiques plaçant à l’arrière-plan les ruines par une conjonction spatio-temporelle. Les ruines produisent une distance de civilisation en civilisation et ainsi elles créent une différence anthropologique entre eux, nos ancêtres, et nous. Cette distance produit un lien.

Comme signe du passé constitutif de l’histoire qui nous rappelle les civilisations passées, la ruine est encore en relation avec les êtres humains. Elle est un témoignage qui nous concerne. La fossilisation par contre, même si elle est aussi constitutive d’une historicité, nous amène à considérer des échelles de temps plus grandes et en cela même porte la possibilité d’un dépassement de l’être humain. La fossilisation n’est ni un événement comme l’incident ni un effondrement comme la ruine, mais un processus lent, continu qui commence rapidement et qui progressivement ralenti sans jamais atteindre un point fixe parce que nulle stabilisation est définitive. La fossilisation est un flux qui permet de reconceptualiser le flux sans son caractère impétueux. La fossilisation concerne les objets et les organismes. Il est important de remarquer que les objets techniques les plus anciens sont faits de la matière la plus stable et la plus proche du fossile (la pierre) pour aller vers des matières de plus en plus instables. La question de savoir ce que sera la fossilisation des artefacts humains est fondamentale parce que vu le nombre de ceux-ci, leur fossilisation change le peuplement souterrain de la terre. Il y a beaucoup plus d’objets techniques que d’êtres humains. Considérons une conscience non-humaine visitant la terre dans quelques millions d’années, comment spéculera-t-elle sur le peuplement de cette planète au regard des traces fossiles ? De quelle façon pourra-t-elle déduire un découpage historique au regard du peu de fossiles de certaines périodes et du caractère excessif d’autres ? La fossilisation signale que toutes choses, indifféremment de sa nature esthétique, vivante comme non-vivante, appartiennent au même plan selon l’échelle temporelle adoptée : un retour dans et sous la terre, l’enfouissement.

Il faut considérer l’incident, la ruine et la fossilisation comme un mouvement polarisé: humain et ahumain, les deux étant solidaires non comme une relation causale (corrélation) mais un flux rapide et lent, mobile et immobile, excès et en manque.