Le style du temps

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À chaque époque il y a eu la domination d’un style. Il est difficile de cerner précisément son moment parce qu’il se répand de proche en proche, avec des transformations à la manière d’une transduction, mais a posteriori les choses apparaissent plus clairement : ce style c’était celui d’une époque. Il y a dans cette manière de se répandre un conformisme qui ne dit pas son nom. Bien sûr, il y a ceux qui commencent avant les autres, les initiateurs ou les pionniers. Ils se battront pour être reconnus comme tels. Regardez la folle énergie déployée pour dire « J’étais le premier » et se donner ainsi une place automatiquement dans l’histoire de l’art.

Depuis quelques décennies cette revendication de l’origine se greffe sur la technique (le premier à avoir fait de la vidéo, de la télématique, de l’ordinateur, de l’Internet, du biotechnologique, etc.) parce que c’est la société entière qui vit au rythme des innovations. Il y a là quelque chose d’un peu ridicule, mais aussi le symptôme profond de notre temps qu’il faut savoir lire entre les lignes.

Le style quand il devient dominant est une structure de pouvoir. Le style quand il était minoritaire était une structure de résistance. Et ce sont les mêmes qui passent, avec plus ou moins d’élégance, de l’un à l’autre. Il est amusant de voir aujourd’hui comment l’esthétique post-internet (ou simplement internet) s’est imposée avec ses gifs animés, ses glitchs, ses couleurs saturées, son esthétique kitsch, chats et licornes en tout genre. Ce qui est impressionnant est la vitesse de ce tournant, la puissance de cette imposition, le moment ou les institutions du marché et de la culture prennent le relai. Il y a là quelque chose de tragique et de ridicule.

Il y a sans doute une autre histoire de l’art (tout comme il y a une autre histoire de la musique), celle que j’aimerais un jour écrire. Une histoire qui est à côté, quelques noms, surtout des oeuvres, qui ne forment aucun corpus reconnaissable, dont l’agencement n’est pas fondé sur une ressemblance stylistique mais sur une affinité de questions, de domaines, de réalités. Cette histoire, qui n’est pas écrite pour les jours qui viennent, existe bel et bien, elle est celle des artistes connus ou inconnus qui d’une façon fragile continuent un fil, celui du monde de la perception. Ils sont un peu à côté des styles dominants, ils ne peuvent faire autrement, leurs singularités les y poussent, et sans doute savent-ils que ce style dominant n’est que l’écume d’une actualité qui passera, qui sera oubliée à la mesure de sa puissance actuelle.