Après plusieurs années sur ce blog, je commence un nouveau carnet d’écrits dont la classification sera différente.
Le centre de l’inattention
Par Gregory Chatonksy / Politique
Un scandale juridique, politique et financier est rapidement étouffé par un détournement de l’attention: des boucs émissaires, la figure classique de l’étranger, du nomade, du sans-maison et du sans-loi. Il faut approcher la singularité historique de ce qui nous arrive à travers cet événement. Il y a sans doute un fond de xénophobie envers ceux qui ne sont pas de notre maison, ceux qui ne veulent être d’aucune maison, mais la motivation n’est pas à cet endroit. Elle consiste plutôt à détourner l’attention parce que NS a parfaitement compris, et c’est là son génie politique, que la télévision c’est un seul canal, sans retour des utilisateurs, et qu’ainsi ce média n’est capable de traiter qu’un seul sujet à la fois. De sorte qu’un sujet efface réellement le précédent. Les informations télévisées peuvent être comprises communément comme une information transmise, mais elles consistent aussi en des informations effacées, parce que le temps de la télévision est un temps réel, un temps qui se passe ici et maintenant. Quand on écoute et qu’on voit quelque chose, tout ce qui précède est effacé progressivement par couches successives. On n’oublie pas parce tel événement n’a plus d’intérêt, mais simplement parce que quelque chose d’autre arrive. La télévision est sans mémoire. Son archive, l’INA, lui est extérieure.
Quelque chose d’embarrassant arrive, il suffit de tenir un propos outrancier, inconcevable au regard de la Constitution, propos tenu par celui là même qui en est le garant, et on sait qu’on obligera les adversaires à s’exprimer, à s’opposer, à crier scandale pour que l’autre sujet, celui qui est vraiment gênant, disparaisse. Il y a bien sûr une inconscience folle à ainsi libérer des démons qui au cours des âges ont tués des millions d’êtres humains, la haine de l’autre, sa négation pure et simple. Mais il y a une économie médiatique qui est aussi une politique de la mémoire: un sujet chasse le précédent, course folle d’un glisser sans fin ou les nouvelles se suivent et ne restent que le temps ou elles sont nouvelles, à peine un clin d’oeil.
Notre époque voit le conflit entre deux modèles de médias. Il ne faudrait bien sûr pas les opposer simplement, l’un bon, l’autre mauvais. Ce sont des polarités qui entrent dans un mouvement dialectique. Il y a d’une part la télévision, monocanale, de haut en bas. Elle produit une temporalité et un monde dans lequel les événements sont fugaces mais sont toujours alimentés, de sorte que l’événementialité devient, au-delà du contenu des événements eux-mêmes, une structure abstraite qui donne la vitesse du défilement du monde. La télévision est le produit des inventions techniques du XIXème siècle allant des expériences physiologiques au Luna Park de Coney Island dans lesquels il s’agissait de concentrer l’attention en un point très précis pour que tout le reste, le hors-champ, le monde, disparaissent. Cet effacement est le fondement de la société des loisirs et de l’économie de l’expérience. Cette technicisation de l’attention produit de l’inattention. L’accès au monde produit de l’oubli parce qu’il y a toujours quelque chose auquel il faut être attentif.
De l’autre côté, il y a Internet. Une technologie militaire dit-on (mais encore faudrait-il comprendre qu’Internet n’a jamais été une arme d’attaque mais une stratégie de défense). Sur le réseau il n’y a pas de séparation entre l’archives et ce qu’on perçoit parce qu’on a accès finalement qu’à des archives (sauf dans le cas du streaming). Le réseau est multicanal et à deux sens. L’information descend et monte. Beaucoup ont décrié la dispersion d’Internet et la production d’enfants-mutants dôtés de troubles de l’attention. Mais c’est là la chance du réseau que de nous proposer un monde dans lequel s’il y a beaucoup d’informations inexactes (théories du complot, etc.), il y en a toujours et en plusieurs lieux. S’il y a du faux, il y a en même temps ailleurs du vrai. On peut passer d’un endroit à un autre et c’est à l’internaute de se faire une idée. Cela donne l’apparence d’une incroyable cacophonie, mais celle-ci est-elle plus criticable que les mots d’ordre donnés à la télévision? Quand une information inexacte circule sur ces canaux, elle s’amplifie parce que chaque chaîne la reprend en boucle. Sur Internet on trouvera toujours quelqu’un pour dire l’inverse, et une autre personne disant l’inverse de celle-ci, etc. Ce bruit du réseau permet de développer une inattention qui rend attentif, exactement l’inverse de la télévision. Il faut être inattentif sinon on risque d’être submergé et il faut en même temps sélectionner attentivement les informations que l’on estime digne d’intérêt.
Et c’est pourquoi NS, dans les mois à venirs, continuera à attaquer Internet (l’affaire Woerth a été dévoilé par un site Internet, tandis que l’affaire des roms est une production de la télévision et de l’état), donnera mille et une raisons pour en détruire la neutralité, pour placer des contrôles. Il sait bien qu’il ne peut pas imposer son temps au réseau comme il le fait à la télévision, parce qu’il y aura toujours quelqu’un qui n’est ni journaliste, ni politique, ni d’un quelconque pouvoir, pour se lever et dire « non, vous ne regardez pas au bon endroit ».
Entre l’indifférence et la démonstration de force
Par Gregory Chatonksy / EsthétiqueLa relation qu’entretient l’art contemporain aux technologies a quelque chose d’impensée et de ridicule qui confine au symptôme. Elle varie entre l’indifférence fondée sur un a priori négatif parce que, comme on dit, c’est simplement de la technique (selon la vieille séparation des arts libéraux et mécaniques) et l’exigence de la démonstration de force. Le numérique doit étonner, il doit permettre l’immersion, l’oeuvre totale, l’innovation esthétique et industrielle dans des festivals, dans des foires, dans des conférences. Que sais-je encore? Les artistes s’intéressant au numérique sont cernés d’alibis de toutes sortes. On leur demande de rendre des comptes, de parler à la place d’autres, d’adopter le langage du conservateur, de l’ingénieur, de l’entrepreneur. Ils doivent toujours se justifier: et l’art? Et la technique%? Et pourquoi? Et comment ça marche? Il n’est pas étonnant dans ces conditions biaisées d’avance, que la plus grande part des productions soient naives et comme déconnectées de certains soucis contemporains.
Cette relation maniaco-dépressive teintée de froideur place les arts numériques dans une impasse. Le jeu a été joué d’avance, avant les oeuvres, avant les expositions, avant les tentatives et les expérimentations. Les gens ont déjà un avis sur toutes ces questions parce qu’il y a une surdétermination qui régie l’ensemble de la société.
Les arts numériques sont en général placés dans une petite case, pour faire jeune, parce qu’il en faut bien ici ou là, parce qu’il faut aussi tenter, essayer. Ils ne sont pas intégrés dans un ensemble. Ce soupçon rend leurs approches difficiles. L’anticipation est trop grande, l’idéologie règne alors que l’expérience esthétique devrait s’ouvrir. Il y a les pro-techniques, les anti-techniques et ce sont finalement les mêmes. Ils s’entretiennent les uns des autres. Ils ont finalement la même conception instrumentale et anthropologique de la technique.
Pendant que certains commissaires regardent cela avec un certain mépris et préfèrent les formes de créations plus classiques parce qu’elles semblent plus artistiques et qu’il faut bien préserver le grand art, à ce moment précis, dans l’instant de cette décision indifférente, ils pianotent sur leurs claviers, vont sur Internet, prennent des rendez-vous sur leurs iphones, passent d’une application à une autre, s’inquiètent d’un appel manqué. Ils sont parfois seuls dans leur bureau, ferment la porte, vont sur un site porno, regardent des petites annonces, jouissent, ouvrent un courriel d’un artiste qui tente de rentrer en contact avec eux, consultent un catalogue et le referment incapable de penser à quoi que ce soit. Bref, ils vivent dans ce monde, de part en part, ce monde tissé par le numérique. Et c’est justement parce que celui-ci n’est pas localisé (comme pouvait l’être la télévision et la vidéo qui correspondaient à un espace-temps délimité), c’est parce qu’il s’introduit dans toutes les fissures du monde, dans tous nos temps laissés, que les commissaires ne voient rien, ne veulent rien voir. Ils se déconnectent du monde, de ce monde parce que l’art doit, selon certains, être justement ce moment de suspension face à l’instrumentalisation de toutes choses. Que le numérique ait modifié de part en part notre relation au monde et notre sensibilité, notre manière de percevoir importe peu. La seule chose qui compte est de maintenir à tout prix, fut-ce au prix du monde dans lequel nous vivons, une certaine conception de l’art, une certaine idée de la culture. Le changement du monde est le moins perceptible parce qu’il faudrait changer de corps, d’yeux, d’oreilles et de doigts pour enfin l’apercevoir. Il faudrait de nouvelles expériences du sensible pour ouvrir à la réflexion ce qui déjà a cours quotidiennement.
Tags: commissaire, exposition, monde, numérique, solitude
Machines abstraites et machines concrètes
Par Gregory Chatonksy / PolitiqueNous le savons, des machines bien particulières se sont répandues en quelques décennies sur la planète. Une grande partie des activités humaines de travail, production et de loisirs en sont dépendantes maintenant. Nous ne pourront pas faire machine arrière, car elles ont tissées tant de liens que leur réseau est devenu inextricable. Elles ne sont pas des simples moyens de certaines fins. Elles infiltrent nos structures logiques, nos idéologies, nos gestes (les gens qui ont des difficultés a utiliser des ordinateurs, ont des difficultés a faire certains gestes, a coordonner l’oeil et la main, etc.) et donc nos corps. Elles organisent le temps et l’espace, nos attentes comme nos anticipations, bref l’horizon même de l’intentionnalité (il faudra un jour radicaliser la question du statut transcendantal des technologies).
Dans le domaine artistique, il n’est pas lieu de revenir ici sur ce qui singularise les pratiques numériques et sur ce qui les relient dans le même mouvement a une tradition. Ici tout est question de perspective, selon qu’on privilégie l’un ou l’autre. Il n’est pas nécessaire d’essentialiser une perspective au détriment de l’autre, la projection sur l’origine, l’origine sur la projection. Il faut relativiser le mouvement même de la pensée pour empêcher les effets d’autorité dans le discours.
Les artistes eux-mêmes adoptent une démarche. Ils tentent de s’insérer dans ce réseau technologique, de se l’approprier, de le détourner, mais le plus souvent ils s’y soumettent. Il est question de développer et produire des projets, d’obtenir les moyens de production et économique a cette fin. Tout est la. Beaucoup d’artistes adoptent un discours et une pratique de la puissance. Ils produisent comme des machines, des oeuvres souvent monumentales, fonctionnant parfaitement, sans défaut ni incident, montrant qu’ils sont sérieux, que les oeuvres tiennent le coup, s’adossant sur un discours de l’innovation, faisant des démos qui sont de simples valorisations, produisant des conférences Powerpoint et une pensée tenant en une ligne.
Face a cette surpuissance qui se plie au régime idéologique des technologies (innovation, obsolescence, société terrorisée par son vieillissement et se reposant sur le développement sans limite de ses capacités), il y a d’autres puissances, plus fragiles, discrètes, parfois évanescentes, proches d’un effondrement a jamais reporté. Ce sont des artistes qui ont aussi un devenir-machine, mais celui-ci ne soumet pas l’être humain a la machine ou la machine a l’être humain. Ils ont perdu l’instrumentalité anthropologique, dans un sens ou dans un autre sens. Il y a de la finitude dans la machine et du fonctionnement chez l’être humain, finitude et fonctionnement qui ne s’identifient pas, qui s’écartent. Ils voient les technologies pour ce qu’elles sont: des zones de perturbation, des instabilités qui se reprennent, un flux qui s’écoule et tourbillonne, un faisceau de turbulences a expérimenter. Ils ont abandonnés l’idéologie du développement et de l’innovation. Elle n’est plus de ce siècle. Il est difficile mais nécessaire de dire cet entre-deux louche entre les technologies et les artistes dans lequel moi avec quelques autres nous vivons quotidiennement.
On connaît bien ce discours de l’inhumanité de l’art dont parlait Adorno, l’inhumanité qu’a l’art face aux artistes. Cette inhumanité s’articule a l’inhumanité du développement techno-scientifique (Lyotard). Il y a une manière d’articuler qui est hiérarchique et isomorphique, ce sont les machines abstraits, c’est-a-dire les machines idéologiques: fonctionnement, circulation, discours de la puissance et de l’innovation. L’art y est considéré comme exemplaire et démonstratif. Il y a une autre articulation, sensible elle qui refuse l’idéologie et profite de l’expérience imprévisible: ce sont les machines concrètes. Elles fragilisent les technologies et font trembler d’une manière discrète la profondeur des discours dominants. Les machines concrètes sont des stratégies de surface, elles agitent d’un effleurement de la main la profondeur technoscientifique.
Des villes imaginaires
Par Gregory Chatonksy / Esthétique, QuotidienJe suis au-dessus de Montréal. Il y a quelques nuages. J’aperçois a travers les maisons alignées. Elles sont identiques par quartiers entiers. Il y a le bleu des piscines. Les piscines sont dans chaque jardin. Elles sont rondes. Toutes. La distance entre les maisons est identique. Ce sont des grappes alignées aux rues. J’imagine que ces rues permettent de visualiser le réseau des fils énergétiques, téléphoniques, communicationnels. Les constructeurs ont agglomérés les maisons entre elles pour rationnaliser l’espace de distribution et de circulation. Ils ont industrialisés la répartition des humains dans l’espace (l’industrie comme production de la répétition) pour économiser la distance du réseau, les fils, câbles, le goudron, tout ce qu’il fallait partager. Pour accentuer le flux, ils en ont changés le devenir. Ils l’ont fixés. Auparavant, les maisons étaient singulières, a distance variable, tout dépendant du terrain acquis. Les maisons étaient le fruit d’un artisanat.
J’imagine: je descends au niveau du sol. Je vois les jardins juste derrière les palissades (prologue de Blue Velvet). Les gens dans les jardins. Eux aussi se voient les uns les autres. Ils peuvent comparer leurs espaces, leurs barbecues, leurs voitures. Ils peuvent comparer tous leurs objets parce qu’il y a un horizon commun, une ligne de partage, une échelle de mesure qui est la répétition de l’espace construit. On ne doit pas en tirer une intentionnalité de comparaison, comme si les constructeurs avaient aménagés l’espace en vue de provoquer une telle comparaison. On peut, on doit seulement en retirer l’effet: les habitants d’un tel espace se comparent les uns les autres a partir d’un espace homogène et répétitif. De sorte que la construction de l’espace configure certains affects. Ceux-ci deviennent coalescents avec la répartition dans l’espace. L’aménagement des territoires est aussi, dans ses effets, celui des esprits en tant qu’individuation. Il ne construit pas les individus séparés mais leurs relations, relations qui produisent les individuations.
Nul besoin d’une autorité incarnée qui impose aux individus de s’ordonner. Il suffit de créer une répartition de points dans l’espace, nommons cela habitation, pour que cette cartographie se reporte tel un calque sur la configuration psychique de chacun. La configuration de l’espace est une donation a ceux qui habitent. Elle les précède. Les habitants appartiennent a l’espace et le libéralisme industriel a su, au travers des banlieues, des centres commerciaux et des parkings, organiser le somatique et le psychique afin de fluidifier (planifier) les affects.
Cette organisation est paradoxale par rapport aux flux. Rendre fluide les flux ne consiste pas a les libérer, mais bien au contraire a les maitriser. Ce qu’on veut éviter ce sont les turbulences du flux, c’est-a-dire le passage abrupt et imprévisible d’une singularité locale (ce tourbillon) a une perturbation qui se répand par transduction et qui pourrait nous submerger.
Tags: espace, imaginaire, urbanisme, ville
EPCOT: de l’organisation de l’imaginaire au territoire
Par Gregory Chatonksy / Théorie1
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Il y a un continuum entre l’organisation de l’imaginaire par la fiction et l’organisation matérielle du territoire. Le passage entre le cerveau et la ville implique une cartographie transcendantale qui allie l’organique et la technique. Elle est elle-même fondée sur la fluidité et la circulation, le flux contrôlé. Il s’agit de rendre plus fluide, plus rapide, plus immédiat pour s’approprier les relations de causalité. Il y a une mythologie de l’organisation des flux a travers les âges.
Saturer le monde
Par Gregory Chatonksy / EsthétiqueIl s’agit d’ajouter quelque chose, une mémoire inscrite sur un support matériel, dans le monde. Cette inscription ne devrait pas avoir lieu. Elle ne répond pas à une fonction préétablie, à un langage prédéterminé, à une demande, à un besoin. Elle peut ne pas exprimer quelque chose de personnel, mais elle est rattachée quant aux conditions de sa genèse à une existence particulière. Si cette dernière n’était pas, l’inscription n’aurait pas lieu. Il peut bien sûr exister une communauté historique, un style, un air du temps, mais il faut toujours revenir à l’objet déterminé dans son inscription même.
Cette activité consiste à ajouter quelque chose au monde qui n’est ni désiré ni attendu, et c’est pourquoi, comme le remarquait Deleuze, quand cela n’a pas lieu, cela ne manque à personne, cela ne fait pas l’objet d’un défaut identifiable. Cet ajout dans le monde, au monde, vers le monde amène ce dernier à un état de saturation. Il s’agit de saturer le monde, soit par ajout soit par soustraction. Puisque le réel n’est pas, les artefacts artistiques ne consistent pas seulement en eux-mêmes, mais sont toujours portés à leur limite, vers quelque chose qu’ils ne contiennent pas. Ils supposent, comme artefacts, une distance, une réflexivité, un dédoublement impaire, entre intention et réception, et ils permettent donc d’avoir affaire à un monde en état de saturation consistant que l’observateur peut poser, reposer, penser, repenser, bref dont il peut faire un objet de mémoire.
Anonymat et figuration des corps
Par Gregory Chatonksy / Politique, TechnologiesChatroulette est un étrange phénomène socio-informatique, simple dans son protocole et complexe dans ses influences. Cet écart entre les causes et les conséquences semble être une des caractéristiques de l’informatique. En passant du temps sur ce site pour le projet Anteroulette, j’ai pu remarquer certaines images: fragments de vêtements, de corps, sexe masculin, parfois féminin. Le visage est absent. On pourrait mettre cela sur le compte de l’exhibitionnisme, mais je crois que ce serait bien mal comprendre que cette explication est fondée sur un certain régime de l’image déja dépassé. Celui dans lequel il y avait beaucoup de récepteurs et peu d’émetteurs. Dans le monde du réseau se montrer n’est plus l’acte d’une disproportion du regard. Il n’y a pour ainsi dire rien de choquant a montrer ainsi son corps. C’est même la norme parce que chacun peut le faire sans porter la violence d’un acte. Alors pourquoi ces fragments du corps? C’est sans doute que Chatroulette est le site Internet de l’anonymat par excellence, et que la sexualité porte dans son fonctionnement même, en tant que fragment organique (et il faudrait reprendre les débats entre anthropologie et phénoménologie de la première moitié du XXeme sur la relation entre organe, organisme et corps), de l’anonyme. L’échange demandé entre l’homme et la femme est souvent celui-ci, montre moi tes seins je te montre ma queue. Il n’y a rien de personnel en ceci, simplement le partage solitaire d’un temps. Le partage peut être en effet solitaire quand il fait l’objet d’une telle transaction. Car avec Chatroulette tout est économique, c’est ton image contre mon image, montre moi ton visage et je te montrerais le mien, etc.
Avec Chatroulette les corps se figurent, ils se donnent selon une certaine visibilité et selon un certain dispositif (webcam). Si les fragments d’organes se donnent sur ce site avec une telle intensité, si cela suinte, sue et éjacule en tout sens, c’est sans doute que la technologie numérique elle-même porte un devenir-anonyme, ou encore que dans l’anonymat qui est au coeur de toutes sociétés il y a quelque chose de technologique. Ces deux mondes que certains voulaient tenir éloignés (pour conjurer leurs affinités) s’entrelacent. Le monde froid de la rationnalité technique et le monde humide des corps.














